Dragon Quest VII

Avec l’arrivée de Dragon Quest VII (et VIII) sur 3DS, la saga phénomène nippone mérite que les joueurs francophones s’y intéressent. Justement, leur arrivée en France et sur console portable uniquement dit quelque chose de la représentation de la saga que ce soit du côté des éditeurs que du côté des acheteurs. Là où d’autres franchises de RPG – Final Fantasy en tête – obtiennent une place privilégiée sur les prestigieuses consoles de salon, Dragon Quest semble se cantonner à la DS puis la 3DS. La saga mérite-t-elle d’être découverte par une suite de remake sur 3DS ou  mérite-t-elle davantage ?

15 ans après sa sortie exclusivement nippone sur Playstation, Dragon Quest VII arrivera enfin en France le 16 septembre prochain sur 3DS. Le remake est déjà sorti au Japon depuis 2013, c’est donc à l’occasion du portage 3DS de Dragon Quest VIII, premier jeu canonique édité dans nos contrées, que Nintendo en profite pour éditer l’opus précédent dans une version française intégrale. À l’heure actuelle, on ne peut donc pas se prononcer sur la qualité du titre, toutefois avec les quelques éléments à disposition on peut réfléchir sur la pertinence d’en faire un portage 3DS. Un récapitulatif de la place de la saga en France s’impose avant tout pour bien comprendre les différentes évolutions entreprises au cours de la dernière décennie qui ont amené à privilégier la 3DS comme plateforme en « Occident ». L’image de cette console aux yeux des éditeurs et des joueurs est aussi à considérer. Cela amènera à réaffirmer la qualité de la saga encore trop méconnue hors de son pays d’origine et à conclure sur le problème initial : mais pourquoi donc un remake sur 3DS ?

Dragon Quest portages remake

La saga Dragon Quest en France

Final Fantasy IV jaquette

Une version DS et PSP pour FFIV

Fragments of the Forgotten Past est le cinquième jeu de la saga à sortir sur une console portable de Nintendo. Le montage ci-dessus en fait la liste exhaustive. Bien sûr, des spin-off ont été édités et publiés en France sur la console de Nintendo comme Dragon Quest Monster et Dragon Quest Monster : Joker,  d’autres sur Wii et un en 2015 sur PS4 nommé Dragon Quest Heroes. En cela, Square Enix répète ce qu’ils avaient pu faire pour leur autre saga-phare, Final Fantasy, dont les opus les plus anciens et quelques œuvres dérivées ont été portés sur la DS. Toutefois le traitement égalitaire s’arrête là. En effet les deux sagas ont eu le droit à une progression similaire passant de la 2D à la 3D avec le septième volet. Mais là où les FF en 3D ont eu le droit à des versions PC, des versions HD, des remasters sur les consoles de salon des nouvelles générations, la saga « concurrente » n’a eu qu’un seul volet sorti sur Playstation 2 en France en 2006 : Dragon Quest VIII : L’Odyssée du roi maudit. Le succès critique et commercial de ce dernier a provoqué la vague de remake sur DS les années suivantes.

Avec Dragon Quest VII, la différence de traitement est dévoilée : compte-tenu de son succès moindre en « Occident », la saga entière sera diffusée sur une plateforme secondaire ; les opus canoniques déjà sortis seront uniquement disponibles en France sur 3DS, toutefois les prochains bénéficieront d’une sortie sur console de salon à en croire les récentes informations concernant Dragon Quest XI. Si on peut comprendre la logique économique derrière ce choix, le fait est que les fans doivent lutter pour obtenir les autres opus et obtiennent des remake moins ambitieux que ce que la communauté FF récupère depuis le septième volet. D’autres éléments montrent que Square Enix ne cherche pas un succès de grande ampleur pour la saga Dragon QuestLa Quête des vestiges du monde est sorti depuis trois ans au Japon, par exemple, trois ans pendant lesquels l’éditeur s’est gratté la tête pour savoir si ce jeu allait sortir ou non à l’international.

Dragon Quest VII communication

Problème de com’ ?

Un autre exemple : la première bande-annonce en français (visible ci-dessous) est montée à partir d’une version anglophone au point qu’on pourrait presque douter de la traduction des interfaces dans la langue de Molière si le site canadien n’avait pas précisé la chose. Un détail anecdotique mais qui témoigne d’une motivation moindre de l’éditeur pour communiquer sur son produit, alors qu’il fait partie d’une saga parmi les meilleurs RPG de l’histoire du jeu vidéo, autrement dit qu’il est apte à intéresser tout amateur du genre qui se respecte et tout amateur des productions Square Enix.

Le résultat de cette communication, bien loin de ce à quoi on a le droit pour Final Fantasy XV, – même si je compare l’incomparable – est des ventes médiocres de ces remake (selon VGChartz) pourtant d’excellente facture et qui se sont très bien vendus au Japon. Le chiffre ne pourra évidemment jamais rivaliser avec celui du Japon, car les joueurs ont grandi avec la série comme les joueurs occidentaux avec Final Fantasy. Pour l’anecdote, sachez que le gouvernement japonais a interdit la commercialisation des jeux Dragon Quest en semaine pour cause d’absentéisme. Seul Pokémon serait capable de créer un tel phénomène en France. On admettra donc, que Dragon Quest n’a pas le succès qu’il mérite en Europe et en Amérique du Nord, ni la communication qui va avec. Pire, la plateforme de Nintendo lui confère une représentation particulière dans ces pays.


Dragon Quest VII – Découvrez le monde de Dragon… par CooldownTV

La représentation culturelle des consoles portables

Si Square Enix choisit les consoles portables de Nintendo pour diffuser à l’échelle internationale la saga Dragon Quest, c’est pour des raisons économiques et culturelles. Le budget alloué au développement d’un jeu 3DS et d’un jeu sur console de salon n’est évidemment pas le même. Comme Square Enix sait la moindre importance de la franchise en Europe et en Amérique, mais aussi l’impatience des fans de pouvoir jouer à une version française, ils exploitent leur partenariat avec Nintendo pour produire des versions complètes mais moins poussées graphiquement. Les années passent, les portages se succèdent et les conséquences deviennent des causes. La licence Dragon Quest est désormais majoritairement sur les consoles de Nintendo, elle a donc constitué un public détenant les machines adéquates. Une sorte de « plaisir de la collection » s’offre au joueur qui aura bientôt le droit à tout le catalogue sur un seul format avec le portage de DQVIII. Cet argument commercial est assumé par Square Enix avec les compilation de FF et de Kingdom Hearts.

En habituant les joueurs à des graphismes de 3DS, le public est conforté dans l’idée qu’elle la plateforme adéquate pour faire tourner les jeux de la franchise. S’y ajoute le style d’Akira Toriyama, créateur de Dragon Ball, jugé aussi beau que simpliste. Ainsi les gluants, monstres emblématiques de la saga, laissent croire que le ton de la saga équivaut à celui d’un Pokémon, ce qui n’est pas le cas. Certes l’humour est très présent, mais cela n’empêche pas des passages véritablement dramatiques à l’inverse du RPG exclusif à Nintendo. Square Enix conforte sur cette représentation biaisée de l’univers DQ comme enfantin en portant ses œuvres emblématiques sur un support lui aussi connoté.

Car les DS et 3DS de Nintendo sont considérées comme des consoles pour enfant, en témoignent le catalogue de jeux classés +3 ans et les licences-phares que sont Mario et Pokémon. Évidemment, cette vision n’est que partiellement exacte : des franchises comme Monster Hunter et Zelda font de bons contre-arguments. À l’inverse, les consoles de salon n’hébergent pas que des franchises sérieuses, même si elles ciblent un public plus âgé. Ces représentations sont malheureusement cernées par les éditeurs et les distributeurs qui optimisent les ventes de leurs produits en fonction de ces opinions discutables. On trouve tout de même une logique derrière cette répartition par hardware. La 3DS est idéale pour héberger des RPG classiques comme Dragon Quest où le tour par tour privilégie la réflexion à la réflexivité. De l’autre, le couple souris/clavier du PC et la manette sont des périphériques idéaux pour des jeux dynamiques comme les FPS et les jeux d’action-aventure, par conséquent les consoles de salon peuvent héberger sans problème un RPG là où la console portable de Nintendo aura plus de mal à adapter la caméra dynamique d’un AAA, par exemple. C’est donc que la question d’une canonisation de la saga Dragon Quest sur console de salon a davantage à voir avec sa valeur culturelle, qu’avec des enjeux économiques.

La valeur de la saga Dragon Quest

Dragon Quest VIII jaquette PS2

De la consécration…

On attaque la partie la plus subjective. On oublie les enjeux économiques et on arrive aux enjeux artistico-culturels du problème concernant Dragon Quest. Autant vous avouer dès maintenant que j’ai découvert la franchise avec son seul opus sorti sur Playstation 2. Dragon Quest VIII a été pour moi l’un des meilleurs RPG auxquels j’ai pu jouer et fait désormais partie de mes jeux préférés toutes plateformes confondues. Les réserves concernant la saga tourne souvent autour de son classicisme. Pourtant il est clairement assumé et le huitième volet est la quintessence du genre : des combats au tour par tour stratégiques, spectaculaires, maîtrisés et fun, une durée de vie colossale pour l’histoire principale qui ferait pâlir les fans de FF, un scénario épique, souvent drôle et souvent dramatique et des graphismes loin du photoréalisme qui par conséquent sont toujours esthétiques après une décennie. Je ne parle même pas de la bande originale, une obligation pour tout bon RPG, qui a le mérite ici de s’harmoniser avec le « classicisme » du gameplay. Je compte donc rattraper mon retard avec les quatre et bientôt cinq opus sortis en France, qui, apparemment, méritent leur place dans le canon.

 

Dragon Quest VIII jaquette japonaise 3DS

… À la conformité.

Dragon Quest VIII sortira l’année prochaine sur 3DS au Japon, c’est une surprise, car les graphismes du septième volet sont visiblement moins bons que la PS2, alors on imagine pas l’adaptation sur console portable d’un jeu aussi gourmand. Pourtant, la 3DS a pu auparavant faire tourner des jeux équivalents, je pense notamment à Kingdom Hearts 3D : Dream Drop Distance, où la qualité graphique et le dynamisme étaient au rendez-vous. Les premières images du portage 3DS montre des graphismes assez proches de la version originale, mais cela n’enlèvera pas le fait que cette « odyssée » se jouera sur deux écrans minuscules avec un son moins puissant que sur une télévision. D’ailleurs j’attendrai au tournant l’utilisation de l’écran tactile dans ses jeux ainsi que la qualité de la 3D, deux caractéristiques qui, on a tendance à l’oublier, font l’identité de la console portable de Nintendo. Si Nintendo et Square Enix n’ont pas communiqué sur une éventuelle sortie française, elle se produira sans doute à quelques années d’intervalle comme pour le VII. Je doute que les anciens joueurs de DQVIII voudront acheter une version downgradée et portable du jeu, mais elle pourrait intéresser des joueurs néophytes, impressionnés par des graphismes rares pour la 3DS.

Un spin-off de Dragon Quest est sorti sur PS4 l’année dernière : Dragon Quest Heroes : Le Crépuscule de l’arbre monde. Il fait partie de cette vague actuelle d’adaptation de licence en musou. Le jeu est beau graphiquement, mais son histoire ainsi que son gameplay témoignent de son statut de produit dérivé. C’est donc encore une œuvre estampillée DQ en manque d’ambition. Imaginez le visage des œuvres canoniques si elles étaient adaptées à la PS4 : c’est ce que promet Dragon Quest XI et ce que ne peut pas être le reste de la saga compte-tenu de la fébrilité de l’éditeur. La seule solution pour avoir les opus canoniques de Dragon Quest dans des versions qui leur sont dignes c’est de participer à sa popularisation en « Occident ». Les moyens sont infinis : interpeller directement l’éditeur, booster les ventes des versions locales ou convaincre les néophytes de la qualité de la saga et faire masse, mais ils seront toujours dépendants de la décision de Square Enix.

Le cell-shading est devenu l’identité visuelle de DQ depuis le VIII.


En conclusion, porter la licence Dragon Quest uniquement sur DS et 3DS est indubitablement moins prestigieux car fatalement conditionné par un hardware moins performant. Si d’un côté on ne veut pas que la franchise soit influencée par le succès occidental comme Final Fantasy l’a été, elle mérite tout de même qu’on lui applique les performances graphiques et techniques à l’œuvre dans un simple spin-off tel que Dragon Quest Heroes et le confort de la console de salon. Appeler au boycott des versions Nintendo serait contre-productif, il faut davantage assurer l’éditeur sur la réussite commerciale de la franchise en Europe et en Amérique. On se consolera dans tous les cas l’année prochaine avec un Dragon Quest XI qui pourrait faire naître le succès que la saga mérite tant.