Hitomi Fujiko Titre

L’Histoire des jeux vidéo est pavée de légendes urbaines plus ou moins diffusées, plus ou moins marquantes. Cartouches hantées, morts suspectes de joueurs, jeux légendaires, messages subliminaux. Au-delà des blockbusters du genre (Ben Drowned, Le Syndrôme de Lavanville…) j’ai choisi de revenir, périodiquement, sur ces histoires méconnues et sur ce qu’elles disent de notre rapport au jeu. Pour ce premier numéro, je reviendrai sur un épisode très couvert par les amateurs de Creepypasta au moment des faits, puis rapidement tombé dans l’oubli. Pourtant, cette histoire de NPC fantôme inquiétant arpentant seul les allées d’un MMORPG oublié n’est pas avare en rebondissements. Une histoire de communauté de l’Internet d’Antan, de canular improvisé et de mémoire numérique à l’inattendue dimension humaniste. Retour le 21 mars 2016…

Peut-être connaissez-vous Vinesauce, un groupe de Streamers anglophones spécialisés dans le déterrage de jeux étranges, de romhacks farfelus et autres balades dans des jeux multijoueurs ultraniche. Mais à moins de suivre chacune de leurs vidéos de près, vous êtes peut-être passé à côté de cet étrange live Twitch ayant eu lieu un soir de mars. Vinny, le taulier historique ayant donné son pseudo à la chaîne en 2010, décide ce soir là d’aller explorer, comme il en a l’habitude, un MMORPG abandonné. Son choix se porte cette fois-ci sur Active Worlds, jeu de rôle persistant dont les serveurs résistent encore et toujours à la fermeture, vingt-deux ans après sa création. Si le nom ne vous dit rien, voici quelques éléments pour le resituer.

Le Papy de Minecraft

Plus qu’un jeu, Active Worlds est un prototype d’univers virtuel persistant développé à partir de 1994, et officiellement lancé mi 1995. Contre un droit de citoyenneté (alors payant), n’importe qui pouvait devenir un habitant de ce monde quasiment intégralement façonné par ses utilisateurs. Pour un tarif moindre, on pouvait devenir touriste, et visiter Active Worlds sans y prendre une part active. La principale originalité d’Active Worlds était son ouverture : d’une base vierge, chaque utilisateur pouvait développer des objets, créer des applications ou des bots, personnaliser sa maison ou son avatar, sans autre restriction qu’un moteur graphique forcément daté, même si des mises à jour régulières l’ont petit à petit amélioré, pour lui donner un rendu définitif proche d’Everquest. Au pinacle de sa popularité, plusieurs milliers de citoyens pouvaient se rencontrer simultanément sur les serveurs les plus fréquentés.

Active Worlds proposait avant même l’existence du concept l’idée d’un réseau social, de groupes de discussion, d’appli intégrées à un média social. Ses successeurs se nommeront Deuxième Monde, Second Life, Habbo Hotel, IMVU, Worlds.com… Et bien entendu Minecraft. Car si Active Worlds a marqué la mémoire de ceux qui l’ont connu et fréquenté, c’est avant tout pour ses cartes entièrement bâties à la force de l’imagination des utilisateurs. Le plus gros serveur comporte ainsi 250 millions d’objets crées et disposés par les utilisateurs, sur une carte à la taille équivalente à celle de la France.

AlphaWorld

Soyons francs : Active Worlds en 1997, ça pique un peu.

Comme beaucoup de ces projets de l’Internet d’Antan, Active Worlds a perdu en intérêt et en vigueur alors que les années ont passé. Son développement interne a été houleux, voire parfois tragique (rachats hostiles, licenciements, éclatement de la Bulle Internet au début des années 2000…), se poursuivant cependant jusqu’en 2013. La taille des serveurs et du jeu étant microscopique (La dernière version pèse moins lourd que Libre Office), la société propriétaire de la licence continue de la mettre à disposition et d’héberger les mondes virtuels, même si les dernières mises à jour remontent à plusieurs années. Si 60 000 comptes actifs étaient encore recensés en 2009, ce nombre n’a cessé de diminuer depuis lors, et n’est plus communiqué depuis des années. Les plus curieux pourront trouver ici ou là des compte-rendus de l’histoire du jeu.

Les Ruines de l’Internet d’Antan

Active Worlds 2016

Vision macabre d’une fontaine abandonnée continuant de fonctionner.

C’est donc cet univers que Vinny choisit d’aller explorer le 21 mars 2016, devant ses quelques milliers de followers sur Twitch. Le projet est en soi assez intéressant, puisque, si les serveurs demeurent ouverts, Active Worlds est naturellement vidé de sa population humaine depuis des années. Les objets et robots placés par les utilisateurs n’ayant eux pas de date de péremption, lancer Active Worlds en 2016 revient à explorer un monde virtuel après son apocalypse.

En soi, la vision est glaçante et saisissante tout à la fois. Contrairement aux ruines auxquelles les fictions post-apocalyptiques nous ont habitués, avec ses immeubles effondrés, sa végétation sauvage et ses hordes barbares (prenez Fury Road pour la version poussiéreuse et Journey to the West pour la version végétale), ici, tout est resté parfaitement propre, figé. Comme si le dernier survivant de cette civilisation l’avait plongée dans un cercueil de glace avant de fermer la porte derrière lui.

Il y a quelque chose de vertigineux à imaginer la somme de travail investie dans ces immeubles, ces ruines, ces pyramides, forgées briques par briques par des tâcherons du craft il y a quinze ou vingt ans, désormais petites particules minuscules nichées au sein d’immenses fermes de serveurs dont les propriétaires n’ont certainement pas la moindre idée qu’ils hébergent les plus vieux mondes virtuels persistants de l’Internet.

Active Worlds ville

Les villes demeurent présentes et éclairées, vidées de toute présence humaine

En cela, le twitch de Vinesauce est déjà conceptuellement une expérience étrange. Bien sûr, on est là pour le lol, on fait de la mobylette dans des bureaux abandonnés, on rit devant ces publicités pour la première Playstation, on se demande l’histoire cachée derrière telle pyramide fluo, tel ballon de basket rebondissant à l’infini. Mais il y a quelque chose d’anormal dans cette situation. Il est étrange de venir visiter l’intérieur d’un tombeau, même virtuel. Difficile de ne pas penser que certains des créateurs de ces décors sont très certainement morts aussi dans notre monde à nous.

Le deuil numérique est un sentiment récent et mal connu, mais des expériences de vide et d’abandon comme celle de cet Active World sans habitants vont se multiplier, comme se multiplient les lieux de mémoire IRL. N’hésitez pas à consulter cet épisode de Dirty Biology pour étayer votre réflexion sur le sujet. L’impression que me laisse cependant toute la première partie de ce live, c’est celle d’un homme jouant, courant comme un petit fou dans une pyramide dont la porte aurait été ouverte pour la première fois. Il y a là quelque chose d’à la fois jouissif, palpitant, et presque, je dis bien PRESQUE irrespectueux.

Le Twitch aurait pu en rester à cette exploration étrange d’un monde siphonné de sa vie numérique, mais c’était sans compter sur la présence d’Hitomi Fujiko.

Bouh !

Après une heure d’errance, Vinny, en train d’explorer une plaine dévastée, se voit brutalement contacté par un avatar nommé Hitomi Fujiko, qui lui demande de manière insistante s’il est perdu. L’avatar est un curieux personnage masqué en costume d’Arlequin, qui se propose de guider le streamer dans la zone, tout en l’intimant de « parler à voix basse », pour ne pas « attirer les orcs ». Commence alors une longue déambulation dans laquelle Hitomi Fujiko va se mettre à tenir des propos de plus en plus mystérieux, voire intrigants. La cohérence n’est pas toujours là, et tout semble fait pour mettre le spectateur mal à l’aise. Vinny finit par demander à l’avatar qui il est.

Active Worlds étant peuplé de bots continuant leur routine dans ce monde désolé, il n’était après tout pas impossible que Fujiko soit un NPC programmé pour agir ainsi. Mais les réponses qu’il reçoit sont pour le moins étranges. Hitomi lui demande par exemple à de nombreuses reprises s’il est lui-même humain, se plaint de la solitude, et affirme avoir des pouvoirs dont Vinny est privé.

La scène dure une vingtaine de minutes lors desquelles Hitomi Fujiko se fait de plus en plus menaçant voire agressif, allant même jusqu’à ordonner à Vinny de quitter les lieux sous peine de recevoir un mauvais sort transformant son avatar. Il clame tour à tour être « un Gardien », un « Elfe », hantant les lieux depuis la disparition de tous les autres. Lors d’une scène étrangement poignante pour un monologue prononcé via RenderWare -moteur de GTA III et de Sonic Heroes, tout de même-, Hitomi Fujiko prononce d’étranges paroles aux relents de malédiction apocalyptique. Je suis un Ancien. J’ai jadis été le seigneur de ces terres. Mais il a fallu que tu arrives. Tu es venu, et tout le monde est parti. Tu as tué tous ces innocents. Mais tu es pourtant toi-même innocent. Je suis désolé, voyageur, je suis désolé. Au revoir, Vinny ». Boum, fin du stream.

Tout bon amateur de légende urbaine et de frisson facile en aura eu pour son argent, d’autant plus que le streamer avait pris soin d’illustrer sa partie avec une musique d’ambiance un peu glauque, parfaitement adaptée à cette exploration morbide. On pense à une sinistre plaisanterie aussi élaborée que Sad Satan, le côté « en direct sur Twitch » en plus. L’histoire pourrait s’arrêter là, mais c’était sans compter la capacité des Internautes à enquêter sur tout et n’importe quoi.

Les enquêtes de Miss Meuporg

On a tendance à préférer les détectives de l’Internet quand ils s’acharnent à découvrir la vérité derrière ce genre d’histoire que quand ils se mobilisent en meute haineuse pour harceler untel ou untel en retournant l’intégralité de sa vie numérique. Dès le 22 mars, les théories et recoupements fleurissent pour percer le mystère Hitomi Fujiko. Des groupes de discussions se mettent en place et élaborent diverses hypothèses. La communauté Vinesauce est particulièrement réactive et le stream de Vinny devient l’objet de toutes les conversations de leur machine à café virtuelle.

Vinesauce reddit

Le subbredit de Vinesauce en mode Sherlock.

D’après les spectateurs du stream, Hitomi Fujiko semblait avoir le pouvoir de fermer le jeu à volonté, voire de le faire planter, d’en ouvrir et fermer des zones entières à sa guise. L’enquête s’oriente donc dans un premier temps vers un employé d’AWI (Active Worlds inc.), la société gérant actuellement le fonctionnement d’Active Worlds. L’afflux massif de spectateurs sur des serveurs abandonnés aurait donné du fil à retordre à l’équipe, qui aurait eu envie de faire un petit canular au streamer. Cette théorie s’avérera fausse, même si l’afflux de quelques milliers de spectateurs, plus la création simultanée de nombreux nouveaux comptes a effectivement causé, le soir du 21 mars, l’équivalent d’une attaque DDoS sur ces mondes engloutis plus du tout calibrés pour un regain brutal d’activité.

D’autres Maigrets virtuels émettent l’hypothèse d’une complicité possible entre AWI et Vinny, une sorte de happening prémédité destiné à rendre son stream mémorable tout en filant un petit coup de projecteur à Active Worlds. Vu l’absence totale d’enjeu financier (plus personne ne travaille au développement de ce jeu, devenu totalement gratuit en 2013), cette théorie aurait voulu qu’il s’agisse d’une expérience, pour étudier la réaction des médias et des spectateurs à un événement imprévu dans un Twitch. Est-ce que la copypasta prendrait ? Est-ce que les spectateurs se piqueraient au jeu ?

Cependant, le discours aléatoire tenu par Fujiko, son changement de ton, ses connexions et déconnections, ainsi que l’incapacité d’AWI à assurer la stabilité du jeu pendant la session laissent à penser que l’acte n’était pas prémédité. Vinny et l’équipe de Vinesauce ont d’ailleurs affirmé n’avoir rien de spécial à cacher en la matière, et n’avoir pas prévu ce qui se passerait ce soir là. Si certains ne les ont alors pas cru, ils étaient de bonne foi, comme le révélera la suite.

D’autres histoires ont fleuri dans les jours suivants : Hitomi Fujiko serait « le dernier joueur d’Active Worlds » qui aurait demandé à Vinny de venir le voir détruire les restes de ce monde, ou au contraire aurait été un joueur malveillant voulant détruire Active Worlds en attirant un maximum de connexions par ce happening. On passe également sur les internautes les plus zinzins ayant sincèrement cru à la présence d’un fantôme ou d’une IA abandonnée dans les limbes (je vous gâche un peu la surprise : pas la peine d’appeler SOS Fantôme). La presse clickbait s’est bien entendue fait la chambre d’echo de tout cela, sans recul particulier, avant d’abandonner l’histoire quand elle trouvera sa résolution.

Hitomi Fanart

Comptez sur la créativité des fans !

Parallèlement, divers plaisantins créent des artworks, de faux sites, surjouent le canular et créent des dizaines de comptes inspirés par l’histoire d’Hitomi Fujiko sur Active Worlds (qui reste à ce jour téléchargeable et gratuit, nous y reviendrons). Notons aussi que les inévitables internautes mythomanes et malveillants gravitant autour de ce genre d’affaires ont créé en l’espace de quelques jours des dizaines de faux comptes sur Active Worlds et divers forums en affirmant être Fujiko. De fausses vidéos d’Active Worlds, usurpant l’identité du compte voient le jour sur Youtube. Cela n’empêchera pas un Internaute de percer finalement le mystère.

Hello Traveller, I am Pocketomi

FiftyHP, Youtuber  et Twitcher relativement anonyme, a pris le problème à bras le corps en se créant un avatar Active Worlds pour aller lui aussi explorer ce territoire mystérieux. Environ une semaine après le stream de Vinny, il parvient à retrouver la trace de l’authentique Hitomi Fujiko, dans un monde finalement pas si désert que cela. Le bout de stream mis en ligne par FiftyHP laisse apparaître une ville sinon active, du moins encore habitée par plusieurs personnages en train de chatter et de vaquer à leurs occupations. Au bout de quelques minutes d’échanges, le Youtuber essaye de comprendre ce qui s’est passé le soir du 21 mars. A la question de savoir si tout était un canular, et comment il a été monté, Hitomi Fujiko lui répond franchement. « Eh bien, je m’ennuyais ce soir là, et mon ami m’a prévenu que Vinny faisait ce stream. Comme il était dans un coin que je fréquentais souvent, j’ai décidé de faire ça. »


De cette courte vidéo, on en apprendra pas beaucoup plus. Les spéculations continuent d’aller bon train et finissent par saturer le très actif subreddit de Vinesauce. C’est finalement le 6 avril que Vinny annonce la tenue d’un Ask Me Anything avec l’authentique Hitomi Fujiko, afin à la fois de satisfaire la curiosité de tous, et de faire cesser le flood et le concours de stalking autour de l’affaire (l’équipe de Vinesauce comporte 16 streamers, qui ne peuvent décemment pas se faire siphonner toute leur audience par une creepypasta Active Worlds).

Fanart pocketomi

Hitomi Fujiko, by Hitomi Fujiko

Preuves à l’appui, la véritable identité d’Hitomi Fujiko est alors révélée. Fait remarquable, Fujiko n’est pas une totale inconnue. Le sujet, intitulé « Hello, I am Hitomi Fujiko » nous apprend qu’il s’agit de Pocketomi, utilisatrice de reddit occasionnelle, au deviantart très actif, connue d’un petit cercle de fans pour des vidéos de Speed Painting. Pas une célébrité, mais pas une nobody non plus. Une jeune femme fan de Jojo’s Bizarre Adventure et d’Undertale, jouant à Overwatch, partageant des memes. Quelqu’un de son temps, loin du NPC fantôme devenu conscient de sa propre vacuité qu’imaginaient certains.

Pocketomi est revenue longuement sur cette soirée de mars. Elle n’avait alors pas joué à Active Worlds depuis quelques années. Prévenue par un ami que Vinny était en train d’arpenter « le terrain de jeu de son enfance », elle a décidé de lui jouer un tour, pour tromper l’ennui d’une soirée désoeuvrée. Son objectif était de se faire passer pour un NPC intelligent, un peu flippant, même si le comportement incohérent du personnage (qui joue plus sur notre paranoïa que sur quelque chose de véritablement effrayant) est inhérent au fait que Pocketomi elle-même affirme qu’elle « faisait n’importe quoi, pour me moquer de Vinny ».

pocketomi

Pocketomi, by pocketomi

Quelques détails involontairement effrayants ont d’ailleurs surpris la joueuse : à un moment du Stream, Vinny se retrouve incapable d’ouvrir une porte, alors qu’Hitomi Fujiko y parvient sans problème. Loin d’être envoûtée, il s’avère que la porte était en réalité bloquée par les contrôles rudimentaires d’Active Worlds (qui ont également failli rendre chèvre FiftyHP). Pocketomi ayant l’habitude de cette raideur, elle ne s’est pas retrouvée bloquée.

Une fois que la supercherie est éventée, tout cela semble évident, et finalement assez approximatif. Mais l’ambiance étrange qui se dégageait au moment du live a suffi à gommer les détails incohérents dans l’esprit du spectateur. Pocketomi s’étonne elle-même de l’engouement autour de ce moment, qu’elle avait pensé avant tout comme une blague à destination de ses proches.

La Communauté Active Worlds en 2016, qui est-elle et quels sont ses réseaux ?

La partie la plus intéressante de l’AMA « Hello I Am Hitomi Fujiko » est sans conteste l’évocation de la vie actuelle d’Active Worlds. Interrogée par un internaute sur la raison qui l’a poussée des années durant à se connecter sur un proto Second-Life très rudimentaire, Pocketomi a immédiatement évoqué la communauté gravitant autour du soft, à la fois très réduite et très chaleureuse, et se connectant encore quotidiennement, parfois depuis plus d’une décennie. Quand Pocketomi est arrivée sur le jeu, elle avait une douzaine d’années, et Active Worlds en avait déjà pas loin de quinze : le MMO était déjà en fort déclin.

Dépassé techniquement, Active Worlds était supplanté par Second Life (souvenez-vous, José Bové et Ségolène Royal y tenaient des QG de campagne et quelqu’un a même fait un documentaire sur les freaks qui arpentaient ce monde virtuel). Et puis, trop complexe à prendre en main malgré ses nombreuses fonctionnalités, Active Worlds ne pouvait plus espérer attirer de nouveaux joueurs et s’était finalement réduit à un noyau de fans à l’étonnante diversité : enfants, jeunes actifs, retraités, une mixité rare dans le monde des jeux massivement multijoueurs que FiftyHP, lors de son stream, résumait par « Second Life without dicks » (vous prendrez le soin de traduire par vous-même). La bienveillance affichée et le respect de la netiquette des survivants d’Active Worlds étonne, surtout en 2016.


Segolene – Message secondlife par segolene-royal

Il faut mesurer ce que veut dire le concept d’un jeu qui fonctionne sans discontinuer depuis vingt-deux ans. Ce n’est que neuf de plus que World of Warcraft, mais ces neuf années veulent dire beaucoup. De nombreux joueurs actifs ou inactifs d’Active Worlds sont désormais à la retraite dans l’autre Monde, le notre. Beaucoup d’entre eux, fidèles parmi les fidèles, ont d’ailleurs tenu à remercier Vinny, parfois personnellement, pour avoir remis leur espace désuet en lumière.

Comme évoqué plus tôt, si Active Worlds était plus une interface de chat virtuelle et d’expérimentation qu’un jeu à proprement parler, c’était aussi un espace de liberté créatrice dans lequel, du vide initial, il fallait faire sortir un monde et l’animer avec l’imagination pour principale limite. Pocketomi a ainsi évoqué un aspect qui frappait dans l’étrange stream de Vinny : une partie du sel d’Active Worlds venait de la programmation de ses robots capables d’accomplir des tâches et des routines pour les joueurs. Ces automates (marchands, sentinelles, chanteurs…) peuplent encore aujourd’hui les rues vides de ce monde, témoins insolites de la créativité des joueurs d’il y a une génération.

Divers campus universitaires virtuels co-adiminstrés par des robots en 1999

 

Si les utilisateurs demeurant encore dans Active Worlds en 2016 semblent si heureux et si chaleureux, c’est bien entendu parce qu’ils se connaissent parfois depuis une décennie, voire deux. Qu’ils ont vu leur monde se transformer et s’améliorer, trouvant une forme finale dans laquelle ils évoluent ensemble depuis des années. Mais ce n’est sans doute pas la seule raison. C’est aussi parce qu’Active Worlds est le témoin anormalement vivant d’une époque où le Web était encore une utopie.

En 1994, quatorze ans avant que Pocketomi n’adopte l’alias Hitomi Fujiko, le projet d’Active Worlds (et plus tard du Deuxième Monde puis de Second Life) mêlait dialogue entre les générations, dispense de cours en ligne, partage d’expérience, mise en commun de la culture, de l’image et du son, à une époque ou presque rien n’était encore possible. Au moment du lancement de la première version du jeu, Mark Zuckerbeg avait neuf ans, et il n’y avait quasiment aucune notion d’argent ou de publicité sur Internet. Active Worlds n’avait rien à vendre, sinon son expérience d’embryon de réseau social et la promesse de rendre tout le monde meilleur par la mise en commun des compétences. Pour les plus curieux, cet état d’esprit qui a présidé aux premières années du World Wide Web, dont Active Worlds est un des rares représentants encore debout, a parfaitement été décrit en 2010 par Joël Faucilhon dans son ouvrage Rêveurs, Marchands et Pirates dont la lecture est hautement recommandable pour se souvenir des origines dévoyées de notre cher Internet. (et pour être parfaitement transparent : je connais l’auteur du bouquin, ce qui n’enlève rien à sa qualité).

AW Myths

Screenshot d’AWMyths, un serveur Rôle Play d’Active Worlds, vers 2007

Pocketomi est donc elle-même arrivée dans le jeu alors qu’il était en fort déclin et ne rassemblait plus que quelques centaines d’utilisateurs par jour. Cela ne l’a pas empêchée, alors qu’elle était encore enfant, de trouver une communauté relativement sûre et de s’y amuser, d’y pratiquer le rôle-play et d’y vivre des aventures, d’ailleurs relatées sur des forums RP que les plus curieux arriveront à retrouver sans difficulté.

Difficile d’imaginer un espace quasiment gratuit et ouvert équivalent vingt-ans plus tard. L’échec d’Active Worlds en tant que projet n’est pas un mystère : à terme, impossible de monétiser un espace technologiquement dépassé. Commercialement, le projet est arrivé trop tôt, et n’a pas survécu à l’explosion de la bulle. Sociologiquement, les utilisateurs les plus acharnés y ont trouvé une autre maison, à l’instar de ceux qui continuent à se retrouver sur des forums en Php avec de vieux copains à l’heure de Snapchat et d’Instagram, j’en sais quelque chose.

Let’s Go Exploring !

Si la personnalité de Pocketomi n’est pas le coeur de notre propos, elle développe néanmoins un point de vue intéressant. Suite au Stream de Vinny, et parce qu’elle revendique le fait d’essayer d’être une inspiration pour ses proches et sa famille tout en étant persuadée qu’une vie est faite pour être remplie d’aventures, Pocketomi s’est intéressée à une forme d’aventure inédite : l’exploration virtuelle. A l’instar des explorateurs urbains dans notre réalité, il existe désormais de véritables archéologues du numérique, montant des expéditions organisées et référencées pour explorer des jeux déserts, oubliés, méconnus, des serveurs abandonnés, des communautés microscopiques. Ce sont là, après tout, des formes de civilisations disparues.

atlasobscura

Parmi d’autres, le site Atlas Obscura a ouvert une rubrique destinée à l’exploration de jeux oubliés ou désertés

Il y avait jadis dans ces jeux un peuple, avec ses règles et ses lois, qui a produit son Rôle Play, ses mythes, ses guerres et ses souvenirs. Il reste aujourd’hui des décors vides. Des forums de guildes aux noms mystérieux. Des aventures relatant des événements ponctuels oubliés depuis longtemps. Des souvenirs enfouis dans des forums et dans des mémoires d’utilisateurs aujourd’hui passés à d’autres jeux, à d’autres vies. Pocketomi, et d’autres, ont décidé d’aller documenter la mémoire de ces jeux. Si la creepypasta d’Hitomi Fujiko nous enseigne quelque chose, c’est bien cela : il y a dans l’Histoire de l’Internet un réservoir infini d’aventures à redécouvrir.

Je pense qu’il s’agit là d’un enjeu historique non moins fort que de documenter la vie en dehors de nos ordinateurs. Les objets crées dans Active Worlds sont des objets créés, certes par le biais du code, mais avec l’esprit de l’Homo Sapiens. Ils ne sont ni plus ni moins des oeuvres qu’une fibule gauloise ou un solidus romain. Si on juge des objets enfouis en terre naturellement dignes d’intérêt, d’étude et de conservation, nous devrions nous poser exactement les mêmes questions sur les artefacts virtuels. Active Worlds est une forme moderne de Donjon médiéval qui peut, selon ce qu’on choisira d’en faire, devenir un musée, une ruine oubliée, un objet d’étude, ou finir rasé et remplacé par un parking sans âme.

Les outils sont en place pour sauvegarder une grande partie d’Internet, l’Internet Archive en tête. Tout bon professionnel de l’information vous dira qu’une information n’a de but que si elle est hiérarchisée, documentée et consultée. La donnée pour l’amour de la donnée n’a pas de but. Enfiler son chapeau d’Indiana Jones et descendre en rappel dans ces vieux programmes en se demandant « mais que faisait-on il y a vingt ans sur Internet » ne devrait pas manquer de faire frissonner les plus curieux, surtout si on a conscience que contrairement aux pages archivées par la Wayback Machine, une expérience comme Active Worlds ne survit que par la bonne grâce d’une entreprise commerciale qui choisit ou non d’en maintenir l’existence. Une ruine, certes, mais une ruine à deux clics de voir débarquer les bulldozers. Tous les temples Maya ne peuvent pas en dire autant.

Internet Archive, Ina, Projet Gutemberg, quelques-uns des outils de préservation de la mémoire numérique

Re-Active Worlds

Mais il suffit parfois d’une étincelle pour réveiller la Belle Endormie. Pocketomi le confirme par ailleurs dans son AMA : la toute petite communauté Active Worlds s’est brusquement réveillée suite au Stream de Vinny. De nouveaux curieux se sont inscrits pour tester le jeu, d’anciens comptes ont été réactivés, des amitiés se sont reconstituées. La rencontre improbable d’une jeune fille farceuse, habitée par ses souvenirs de jeune joueuse et d’un Streamer parti explorer une terre oubliée a ainsi donné une seconde jeunesse à un projet datant des premières heures de l’Internet grand public. J’aurais pu en rester là, puisque nous tenons ici une jolie histoire avec une belle fin : suite dans notre prochain film Les Aventuriers de l’Arche Numérique Perdue. Mais je me suis finalement demandé si tout cela avait véritablement un impact, au delà du micro effet de mode autour d’Active Worlds. J’ai donc décidé de demander ce qu’il en était à la principale intéressée.

J’ai contacté Pocketomi, assez réactive sur Twitter, pour l’informer que j’écrivais sur son histoire (si vous vous posez la question : elle a l’air très sympa). J’ai moi-même ressenti quelque chose d’étrange en recevant sa réponse, comme si un personnage de fiction prenait vie. Dans la construction du canular, il était question d’un NPC au comportement erratique. Mais en tant que spectateur par proxy (via le récit des aventures de Vinny), Pocketomi m’était également devenue un personnage, un avatar improbable de ce microcosme Active Worlds. Sa réponse a été quasiment instantanée.

Netscape

Internet en 1997 (c’était pas bien)

Je l’ai contactée en début d’après-midi, la dérangeant à une heure où elle devait prendre son petit déjeuner de l’autre côté de l’Océan. Et cet échange cordial, aussi courtois que le stream était bizarre, m’a brutalement posé dans la position de Vinny et de ses followers quand ce mystérieux bot spectral au costume de carnaval s’est transformé en être humain. Voilà une des sensations les plus étranges, mais elle ne m’est pas inconnue.

La première fois que j’ai eu accès à Internet, c’était en 1997, chez un ami, pour jouer à Diabl0 1 sur Battle Net. Je me souviens que ce qui m’a immédiatement et le plus profondément fasciné, c’est qu’il était possible de communiquer avec les personnages joués par des humains. Rien que de plus banal aujourd’hui, mais alors, l’idée qu’un personnage n’était pas qu’un personnage, mais qu’on pouvait agir avec lui, humain derrière son écran, pour vivre quelque chose en commun, m’apparaissait comme quelque chose de vertigineux. D’un seul coup, quelqu’un d’inconnu prenait vie en partageant son expérience avec moi. Internet s’est banalisé, et aujourd’hui, rien n’est plus simple que d’envoyer via Twitter ou Facebook un message à telle ou telle personnalité. Obtenir un like d’un streamer qu’on aime bien ? Rien de plus facile. A l’époque, l’idée même de parler à un anonyme à l’autre bout de la France ou du Monde pour partager un moment était encore quelque chose de rare et précieux.

Internet est un territoire entièrement banalisé, à présent. Banal au sens le plus premier et le plus froid du terme : Qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance. Comme la plupart des espaces banalisés, Internet n’est plus l’espace enchanté qu’il a été. Pas d’amertume, c’est normal. Nous ne hurlons plus au génie en regardant tourner une galette sur un phonogramme, et notre mâchoire ne tombe pas de surprise devant Bonne Nuit les petits. Cependant, comme tous les espaces intégrés et assimilés, Internet peut être réenchanté. Et cela ne tient qu’à ceux qui l’utilisent.

Pocketomi redvox

Pocketomi a depuis produit des artworks pour Red Vox, le groupe de Vinny. La boucle est bouclée

Pocketomi a elle-même vécu quelque chose de spectaculaire suite à cette soirée du 21 mars : peut-être le dernier cadeau qu’Active Games lui aura fait. Plus que quinze minutes de gloire, la soirée et tout ce qui a suivi lui a offert une place dans la communauté Vinesauce, et l’a confortée dans sa détermination en tant que créatrice. « [La blague que j’ai faite à Vinny] a attiré sur moi une attention qui m’a décidée à consacrer plus de temps et d’efforts à progresser en dessin. Je ne serai jamais aussi motivée que je le suis aujourd’hui si la communauté Vinesauce ne m’avait pas accueillie si chaleureusement. J’ai rencontré tellement de gens géniaux et de gens que j’admirais depuis des années. Tout ça, c’est possible parce que j’ai été accueillie par la communauté Vinesauce ». Etonnant, non ?

Refaites ça chez vous, les enfants.

Ce que j’aime dans l’histoire d’Hitomi Fujiko, c’est qu’à une époque où il est difficile de traîner dans nos communautés sans être noyé sous un océan de toxicité, elle comporte fondamentalement des aspects joyeux et inspirants, qui amènent la réflexion sur des sujets inhabituels. Streamer des jeux oubliés est une bonne idée pour la mémoire du jeu vidéo, et pour interroger notre rapport à l’impermanence des mondes virtuels. J’ai fait cinq ans d’études d’Histoires, et au fur et à mesure de mon enquête sur Hitomi Fujiko, j’ai acquis la conviction que dans dix ou quinze ans, ce genre de sujets feraient d’excellents travaux de recherches pour des Masters ou des Thèses.

La plaisanterie de Pocketomi avait quelque chose de génial et de farfelu, quelque chose arrivé d’un coup, au bon moment, et qui partait de l’intention naïve (au bon sens du terme) de faire une blague. La réponse de la communauté ? Intégrer l’auteure aux siens. Active Worlds, expérience sincèrement intéressante d’une époque où Internet était radicalement différent, gagne une seconde jeunesse. Et dans la foulée, des groupes d’aventuriers commencent à explorer les centaines de projets oubliés ou perdus qui dorment paisiblement dans d’autres coins du Village Global des Autoroutes de l’Information.

Si je retiens quelque chose de cette histoire débutée avec cet Hitomi Fujiko, c’est que s’intéresser à d’autres époques et d’autres communautés du Web est probablement une excellente chose à faire. Ne pas le faire pour se moquer et juste constater que les jeux et les forums d’il y a vingt ans étaient moches. L’humour cynique et la moquerie devaient être un des outils de notre rapport au passé ou aux objets insolites, mais il serait absurde que ça soit le seul outil, l’outil systématique. Essayer de comprendre ce qu’on y faisait, dans ce Vieil Internet, et pourquoi de micro-communautés continuent de préférer ces lieux à des expériences autrement plus modernes comme peut l’être Facebook. En créant un pont entre Active Worlds et Vinesauce, Pocketomi en a retiré quelque chose d’irremplaçable, et la communauté des fans de Vinny aussi. C’est au-delà d’une simple creepypasta comme il y en a mille. Peut-être davantage une sorte d’Hibernatus postmoderne où tout le monde gagne à la fin.

Je finirai avec un conseil inhabituel qui s’applique rarement à Internet, mais j’avais une seule chose à vous conseiller, c’est de faire exactement ce que Vinny et Pocketomi ont fait : partez à l’aventure, sautez dans l’inconnu. « J’ai récemment rejoint un groupe de gens qui explorent des vieux jeux dont la population active avoisine zéro. Et on a trouvé un grand nombre de trucs géniaux et bizarres laissés derrière eux par les gens qui, probablement, adoraient les mondes qu’ils avaient construit. C’est très amusant d’aller explorer ça, je recommande à tout le monde d’essayer ! ». Pocketomi a formulé tout ça bien mieux que je n’aurais été capable de le faire.

Sur ce, je rends l’antenne, il faut vraiment que j’aille vérifier ce qu’est devenu mon personnage sur la Quatrième Prophétie.

lets_go_exploring

Les fanarts ont été utilisés avec l’aimable autorisation de Pocketomi, n’hésitez pas à aller la saluer sur son Twitter.