Les graines du schisme

Notre civilisation, aujourd’hui plus ou moins évoluée, mettant au rang d’actes immoraux, les actes barbares et violents, physiques ou psychologiques. Cela n’est pas vraiment du fait de la nature humaine, mais plutôt de la régulation par une force institutionnelle servant de gardien de la paix et de la justice pour ceux bravant les règles.

Mais le jeu en ligne ne possède pas de régulateur, les règles ne sont pas aussi présentes et inexorablement, le jeu en ligne a vu croître une avalanche d’actes immoraux, qu’ils soient terriblement blessants pour les joueurs ou qu’ils gâchent tout simplement la dimension ludique du jeu vidéo, rendant le terrain de jeu virtuel, les mondes en lignes, les terrains de batailles idéologiques.

Ainsi, de plus en plus, le jeu en ligne subit l’invasion du barbarisme ludique, apportant avec lui une incommensurable haine dans la communauté de joueurs, mais aussi de cruautés réelles, avec en son sein un cycle de mépris total.

La Terre Promise ludique

Bien avant les jours sombres, bien avant le mépris et la guerre entre joueurs, incarnée dans l’immature scission entre casual gamer et hardcore gamer, le monde du jeu en ligne était tout simplement une Terre promise pour rôliste. Bastion de l’imaginaire des joueurs, des jeux comme Ultima Online, ou le début de World of Warcraft, étaient le terreau d’aventures extraordinaires dans une vie ordinaire, mais surtout, un lieu de rencontres virtuelles où naissaient des amitiés et un sens du respect bien réel.

Ultima Online, UO, le premier célèbre MMORPG.

Ultima Online, UO, le premier célèbre MMORPG

A cette époque, le jeu en ligne était clairement l’apanage d’une poignée de gens, largement férus d’informatique, qu’on appellerait aujourd’hui des geeks. Ces joueurs se créaient des aventures imaginaires où chacun avait sa place et une ligne de conduite à suivre dans le respect et l’esprit de partage ludique, mais aussi social. On ne peut que tomber en admiration face à la force de la communauté de UO (Ultima Online) rien que dans sa commémoration annuelle, à chaque mois d’août, de l’avatar Goodman, jouer par Frank Campbell, qui mort en 2005, a endeuillé toute la communauté de UO au point de créer des rassemblements annuels, au sein du jeu, pour lui rendre hommage :

Le jeu en ligne était la Terre Promise, là où pouvaient germer les plus grands fantasmes de joueurs passionnés et mutuellement respectueux de leur univers magnifique.

Puis l’invasion commença…

L’invasion du casual

Populaire et popularisé, le jeu en ligne s’est ouvert à tous, l’ordinateur devenant une propriété moins élitiste, le jeu en ligne s’est vu devenir le bien et la propriété du plus grand nombre, alors qu’il était largement dédié au PC, lui même étant la propriété de personnes pouvant s’offrir une telle technologie mais surtout, sachant la maîtriser.

Mais, dans un monde où le peuple d’avatars connaît ses lois et ses règles, voir arriver une vague de joueurs n’y connaissant rien, appelés couramment noob ou casual gamer, n’a pas été bien perçu. Regardant de haut ce nouveau venu, le hardcore gamer, voyant dans son jeu un bien sacré, d’aventures magistrales, a tenté d’éduquer, en vain, ce nouveau venu qui, cherchant du fun à l’état pur, ne voulait pas se noyer dans un tas de règles bizarres, propres au roleplay.

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Laissant la place à des joueurs de plus en plus jeunes, mais aussi moins habitués au jeu en ligne, l’invasion du casual a fait naître une différence générationnelle qui s’est muée en une scission idéologique entre petits et gros joueurs, surtout de nos jours. Avec cette immense nouvelle part de marché, les développeurs ont fait en sorte de proposer des jeux pour les casu, ou de modifier ceux déjà existants, pour mieux les appâter.

Le schisme du jeu en ligne

Très vite, le schisme a commencé, d’un côté, le nouveau venu, voyant dans le jeu en ligne ce qu’il est au final, tout simplement, un terrain de jeu virtuel pouvant être consommé à plusieurs. De l’autre, le hardcore gamer, qui voit dans son sacrosaint jeu en ligne non pas un amusement bête et méchant, mais une terre révérée d’incarnation de ses fantasmes, où doivent brûler le respect des lois et des autres, dans, parfois, un sérieux qui fait tâche dans ce qui est un jeu.

Très vite, le casu insulte le hardcore gamer, très vite il l’étouffe de son manque de connaissance. Faisant pleuvoir les fautes d’orthographes, jouant comme un manche et apportant alors la défaite du groupe, le hardcore ne comprend pas qu’on laisse de tels profanes toucher à son bébé. Quant au noob, au casu, lui ne comprend pas que l’on fasse tout un plat de ce qui est, par nature, un jeu. Pourquoi s’embêter à écrire parfaitement, alors que l’on vient ici décompresser, d’une journée qui est, la plupart du temps pour le casu, une journée scolaire, il a bien le droit d’écrire comme il veut, ou comme il peut, avec, s’il le faut, un language simplifié. Un langage qu’on lui reproche aujourd’hui, alors qu’il a été créé par les hardcore en temps jadis. D’ailleurs, pourquoi une partie des joueurs devraient faire les règles du jeu, le jeu est ce qu’il est, avec ses règles déjà faites, on est ici pour jouer, un point c’est tout, par pour se prendre la tête. Le casu, lui au moins, a une vie sociale et ne passe pas ses journées à jouer, comme ces geek boutonneux à lunettes double foyer. Au final, on pourrait même croire que le hardcore ne s’amuse pas en jouant et en est incapable, farmant, rushant, courant après les stats et le skin, le hardcore, poussant le jeu dans une compétition parfois malsaine, en oublie la nature d’un jeu en ligne, le jeu.

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D’un côté le jeune joueur perturbe le jeu élitiste du vieux joueur ou du gros joueur, ne pouvant, ou ne voulant pas, perdre du temps à lui apprendre les règles qu’il a durement instauré et que le jeune joueur ne comprend pas. De l’autre, le jeune joueur se sent clairement insulté par ceux qui le traite, entre les lignes, d’abruti, de moins bon, de mauvais, alors qu’il vient juste d’arriver, dans un monde où seul le plaisir de s’amuser devrait faire loi. Le schisme est annoncé, de débuter vient juste la guerre des joueurs et avec elle, le mépris et la haine de l’autre.

Au final, aucun de ces deux groupes n’est le vrai joueur, ou même un joueur d’élite, mais différents profils de joueurs et de désirs de jeu. Sans parler du fait que les hardcore ont été à leur époque des casu (si, si) et qu’au moins la moitié des casu vont se targuer d’être des hardcore d’ici 5 ans, parce qu’ils auront fini Dark Souls II (le Demon’s Souls des casu, #troll). Ces deux dénominations, n’ont en vérité aucune valeur. On est toujours le casu de quelqu’un d’autre, celui qui est hardcore dans un genre de jeu, RPG par exemple, sera un complet casu face à un autre type de gameplay.

Ou alors cette dénomination découle du temps de jeu du joueur et pas de ses capacités. Si c’est vrai, alors tout joueur hardcore qui entrera dans la vie active avec famille et tout le bazar, ne pouvant donc que jouer une à deux heures par jour, passera directement dans la case casu ? Difficile de le croire. De plus, dans l’autre sens, nombreux sont les joueurs à passer des heures et des heures sur des jeux comme Hay Day ou Candy Crush, sont ils des hardcore pour autant ? … .

Hay Day, un jeu hardcore ?

Hay Day, un jeu hardcore ?

On peut alors dire plus simplement, que casu et hardcore ne sont pas nommés ainsi à cause de leurs capacités de joueur, du temps de jeu, mais plutôt des attentes envers un jeu. L’un voudra un jeu simple et facile à prendre en main, l’autre plus complexe, ambitieux et dense. De là, difficile encore de croire que la scission casu/hardcore soit si simple, les attentes des joueurs sont beaucoup moins faciles à prendre en compte que cette puérile dualité, tant elles sont subjectives par moment, mais aussi et surtout, versatiles.

Mais, la communauté des joueurs voit ainsi le monde, d’un côté les casual, d’un autre les hardcore et pouvons nous leur en tenir rigueur alors que les journalistes « pro » et même les développeurs, continuent, jour après jour, à mettre de l’huile sur le feu. Même le grand Shigeru Miyamoto se permet de petites piques à la communauté casual : « Ce sont (les casuals gamers) le genre de personnes qui, par exemple, voudraient aussi regarder un film ou aller à Disneyland. Leur attitude, c’est « Ok, je suis le consommateur. Vous êtes supposés me divertir. » C’est une attitude passive qu’ils prennent et pour moi, c’est quelque chose de pathétique. Ils ne savent pas combien c’est intéressant d’essayer d’aller plus loin pour se challenger avec des jeux plus développés ». Le pire dans cette déclaration, en plus de ne pas être professionnelle, c’est son évidente hypocrisie, alors qu’il est indéniable que les nouvelles consoles de Nintendo et leurs jeux sont clairement tournées vers un public que l’on peut qualifier de casual. Mr Miyamoto met au moins le doigt sur le problème, tout ça n’est qu’une affaire d’hypocrisie.

Heureusement que Mr Miyamoto ne doit absolument rien au joueur casual...

Heureusement que Mr Miyamoto ne doit absolument rien aux joueurs casual…

L’évolution des jeux, consoles (en prenant en compte le jeu sur mobile), mais aussi la façon de jouer des joueurs, rend totalement caduque, au moins au niveau économique et sociologique ces dénominations. Mais au niveau idéologique, elles ont encore la vie dure et continuent à se quereller pour un oui ou pour un non.

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