Far Cry Primal test

Les peintres d’Ubisoft Montréal livrent leur nouvelle toile. Voilà qu’ils se mettent à l’art pariétal. Far Cry Primal, premier spin-off à la série initiée par Crytek en 2004, troque fusils-mitrailleurs et wingsuit pour des silex bien taillés et des poils de mammouth hirsutes. 

À croire que c’est une marotte chez Ubi. Presque 10 ans que les joueurs parcourent les âges grâce à l’Animus dans Assassin’s Creed, et voilà que Far Cry s’y met, lui aussi. Pas sans style, ni classe. En effet outre le détachement volontaire avec les précédents opus, Far Cry Primal se pose en pionnier. D’aucuns auront remarqué que le FPS est de ces genres qui fonctionnent par cycles. Nous avions eu la seconde guerre mondiale, puis le conflit moderne tout au long de la dernière décennie. Et si certains s’accrochent mordicus à étirer toujours plus loin l’espace-temps en proposant des univers futuristes, Ubisoft est de ceux qui sortent de la mêlée pour nous emmener là où on ne s’y attend pas.

Far Cry PrimalWiLDArkHorizon : Zero Dawn. Tous ont pour dénominateur commun ce désir de combler les aspérités ; d’offrir aux joueurs leur version de cette période historique tellement lointaine qu’elle en est forcément fantasmée. Alors partons. Ne prenez que le strict nécessaire et embarquez dans la première DeLorean ou dans le premier Tardis que vous croiserez : rendez-vous 10 000 ans avant Jesus Christ. À une époque où l’Homme n’est rien de plus qu’une proie.


farcryprimal_garconbeteSéparé des vôtres suite à une chasse au mammouth qui tourne au vinaigre, vous débarquez dans les terres hostiles d’Oros, que l’on pourrait situer aux abords de la Slovaquie d’aujourd’hui. D’ordinaire, il n’est pas bien méchant de se retrouver seul dans un jeu vidéo. Seulement, les codes ont changé. Vous voilà à la genèse, à l’époque où la chaîne alimentaire n’est pas dominée par l’être humain. Alors on baisse la tête, on courbe l’échine et on se cantonne à sa place, à son rôle : on se fait tout petit face à l’immensité de cette nature, plus violente que jamais. Ce sentiment d’insécurité est de tous les instants dans Far Cry Primal, et fait clairement partie des réussites de ses créateurs. Rarement dans un jeu vidéo on aura été si précautionneux à s’aventurer dans la forêt. Du moins pour un temps.

Car vous n’êtes pas un quidam. Vous êtes Takkar, le maître des bêtes. Du moins, c’est ce qu’une visite chez un chaman qui aurait abusé du calumet vous apprend. Vous avez la capacité de communier avec la faune ; de dompter les bêtes et de les plier à votre volonté. Pratique, surtout lorsque l’on est aussi vulnérable. Aussi voilà la principale nouveauté de Far Cry Primal : le gameplay. De façon assez fascinante, les équipes de Ubisoft Montréal ont réussi à transposer la quasi-intégralité des recettes habituelles d’un épisode canonique à un univers mésolithique sans que cela choque outre mesure. On ne sera pas plus désarçonné par les différents objectifs qui émailleront vos pérégrinations à Oros. Si ce n’est l’ajout sympathique d’un système de housing assez, osons le dire, primaire, mais qui saura légitimer les aspirations fédératrices de Takkar.

far cry primal test

Quel est l’objectif dans Far Cry Primal ? Les précédents opus optaient tous pour le même arc narratif. Un personnage ordinaire se retrouve mêlé à une situation qui met en opposition une population et un tyran, qui deviendra votre Némésis. La transposition ne se fait pas sans heurts ici. Les contours sont plus difficiles à dessiner. Le but principal de Takkar et de sa tribu de Wenja, qu’il vous appartient de faire prospérer, est moins d’aller guerroyer pour plus de liberté que la paix. Partagée entre trois tribus, Oros est suffisamment grande pour ne pas se marcher dessus. Et pourtant. « Pourquoi on meurt toujours ? » s’interrogera naïvement l’un de vos interlocuteurs assez tôt dans le jeu. Une bien belle phrase, qui peut aussi bien faire écho à l’introduction de Fallout 4 : »la guerre ne change pas ». Vous serez ainsi toujours sur le qui-vive, à guetter les attaques venues des Udams du nord, guerriers brutaux sur le déclin, faute d’avoir su évoluer assez vite, et les Izilas du sud qui, avec l’astre solaire pour idole, ne laissent derrière eux qu’un sillage de terre brûlée.

farcryprimal_décousu

far cry primal testL’écriture d’un Far Cry n’a jamais démérité face à son lustre graphique, souvent érigé comme une vitrine technique des machines qui l’hébergent. Pourtant, le scénario de Far Cry Primal est problématique. Pas qu’il soit inintéressant, il est en vérité assez décousu, et desservi par une narration des plus erratiques. Longtemps, vous vous demanderez où l’on souhaite vous emmener. La machine met du temps à se mettre en marche, tant et si bien que vous aurez bien du mal à vous souvenir où vous aviez laissé l’histoire du jeu entre deux parties. Il est clair que cet aspect peu reluisant est imputable à la diégèse du jeu. Moins psychologique, Far Cry Primal se veut au contraire plus brut, plus viscéral. Le sous-titre du jeu n’est donc pas un hasard. Pas certain que cela soit rédhibitoire pour tout le monde, néanmoins j’ai personnellement eu beaucoup de mal à « rentrer dedans ».

Décousu mais immersif. Far Cry Primal propose une expérience comme aucune autre. Celle d’un homme en proie à une nature qui respire, qui englobe complètement l’aire de jeu. On en vient à considérer son environnement comme un personnage à part entière, comme un antagoniste de plus, dans ce monde où les alliés se comptent sur les doigts d’une patte. Car loin de n’être qu’un ajout au gameplay, la présence des bêtes que vous allez dompter joue beaucoup dans le sentiment de sécurité ou d’insécurité que vous pourrez ressentir en arpentant Oros. Vos premiers compagnons, vraisemblablement des dholes ou des loups, feront bien pâle figure lorsque vous rencontrerez votre premier ours, ou un smilodon. Plus vous dompterez des bêtes impressionnantes, plus votre confiance grandira. Il est assez amusant de remarquer que la faune vous apparaît bien moins hostile une fois qu’un ursidé de plusieurs centaines de kilos se bat à vos côtés. On regrettera cependant l’absence de défi que représente l’apprivoisement de ces acolytes à poils. En effet, une fois la compétence idoine débloquée, il vous suffit pour dompter une bête de balancer un morceau de barbaque non loin, et de s’approcher doucement en maintenant la touche X/Carré enfoncée pour amadouer l’animal en quelques secondes. Aucune différence, dans les faits, entre un blaireau ou un ours des cavernes. Le processus est aussi simple pour l’un comme pour l’autre. Une fois plus avancé dans le jeu, un personnage-clé vous donnera du grain à moudre en vous proposant des quêtes de chasse qui font penser à celles de The Witcher 3 : Wild Hunt. Il vous faudra pister la bête, et dresser des pièges afin de terrasser les immenses représentants du règne animal qui, parfois, pourront rejoindre le rang des bêtes apprivoisables.

Notez que parmi les 16 bestioles que vous pourrez apprivoiser, certaines disposent de capacités spécifiques, comme la possibilité de dépecer automatiquement vos proies, ou encore de marquer les ennemis alentour. Certaines, comme l’ours et le smilodon, pourront également faire office de monture pour parcourir Oros plus facilement. Vous l’aurez compris, la gestion de votre ménagerie occupe une place centrale dans le gameplay du jeu, et cette partie s’intègre à merveille aux autres composantes du game design. On ne se déleste pas de la présence d’armes à feu sans quelques compromis. Et cet ajout fait parfaitement le job, en plus de proposer au joueur quelque chose d’inédit dans la licence Far CryPrimal remplit donc son office de spin-off avec brio sur bien des égards. Si ce n’est sa propension agaçante à accorder trop d’importance à la fameuse « vue omnisciente » qui devient monnaie courante dans tous les jeux d’action. Celle-ci permet de mettre en surbrillance les éléments d’intérêt des alentours. Une feature efficace. Trop efficace, tant et si bien que l’on a parfois tendance à spammer la touche correspondante pour être sûr de ne rien louper. Ce ne serait pas trop grave si la direction artistique n’en pâtissait pas tant. En effet votre vision passe soudainement à un genre de filtre jaune fluo assez cradingue qui gâche parfois le lustre graphique duquel le soft peut se targuer.

farcryprimal_gourdin

Comment maintenir son statut de FPS sans aucune notion de shoot ? Heureusement, Far Cry a depuis des années déjà préparé le terrain. Ce n’est un secret pour personne que l’arc est l’arme la plus fun à jouer. On retrouve donc avec plaisir un arsenal que l’on connaît, avec pas moins de trois arcs à notre disposition tout au long de l’aventure. Mais Far Cry Primal compte également ce qu’il faut d’os brisés et de crânes fracassés. Pour remplir ce rôle bien particulier lors des pugilats, on trouvera sur le râtelier de notre ami Takkar une sélection de gourdins et de sagaies qui, en plus d’être déjà bien efficaces au corps-à-corps, peuvent servir d’armes de jet. Autant dire que vous ne manquerez pas d’occasions de sortir des moves qui puent la classe. Entre les ennemis qui fondent sur vous et qu’un gourdin lancé entre les deux yeux stoppe net, et les tirs de lance à plusieurs centaines de mètres qui font valdinguer vos adversaires, Far Cry Primal fait dans le brutal et le sanglant. Forcément moins fournie que dans Far Cry 4, votre armurerie s’étoffera davantage d’accessoires comme des bombes à abeilles (sardonique) ou un lance-pierre que de nouvelles armes à proprement parler. Vous pouvez néanmoins améliorer votre arsenal grâce aux ressources qui parsèment Oros. Un procédé qui améliorera les statistiques de vos objets et qui modifiera le look de vos armes.

L’artisanat, d’ailleurs, revêt une importance bien plus grande que dans les précédents volets. Ici encore, on évolue en terrain connu. Différents items, comme de la pierre, du bois ou des plantes, s’affichent sur votre mini-carte et ne demandent qu’à être récoltés. Mais comme l’acquisition de nouvel équipement est directement assujettie à la récolte de ces matériaux, tout comme l’amélioration des bâtiments de votre village, vous ne pouvez plus vous en exonérer. Etrangement, le farm se déroule sans trop d’encombres. On verra d’ailleurs dans ces besoins de se perdre en forêt à la recherche d’une ressource particulière une excellente occasion de contempler le monde mis sur pied par Ubisoft Montréal. Des escapades sylvestres qui libèrent à elles seules toute l’intensité de l’expérience Far Cry Primal. Jamais, dans la licence, il n’aura été aussi plaisant de se taire et d’observer ce que la nature offre à notre regard. Le balet incessant des prédateurs et des proies. La beauté du spectacle des lucioles à la nuit tombée. Les rayons divins qui percent entre les feuilles lorsque le jour se lève. Une cohérence graphique et sonore exemplaire, qui se met en place tranquillement, et sans aucun ralentissement. Preuve s’il en est que le jeu est véritablement bien optimisé.

Far Cry Primal est un jeu qui ne révèle son potentiel que sur le temps long. Difficile d’avouer que je n’ai pas été facile à conquérir. Me revendiquant plutôt du côté de « l’école du scénario », la narration de ce spin-off m’est apparue comme un écueil rédhibitoire. Pourtant, il faut avouer que la proposition d’Ubisoft Montréal est savoureuse. L’époque laisse rêveur, tout comme le travail incroyable réalisé par les équipes pour mettre sur pied telle folie. On sent que les équipes ont posé leur valise dans les bibliothèques durant des semaines, et que le passage de spécialistes du langage n’aura pas été de trop pour créer de toutes pièces le protolangage que parlent les personnages du jeu. Un souci de réalisme, qui fait de ce Far Cry Primal une espèce d’OVNI dans la série. Un peu comme Assassin’s Creed 4 : Black Flag en son temps, Far Cry Primal a su partir de bases solides et proposer un concept novateur auquel les joueurs ne manqueront pas d’adhérer.


Ubisoft fait le grand saut et sort des sentiers battus avec son spin-off Far Cry Primal. Un retour 12 000 ans en arrière effectué sans filet, si ce n’est l’héritage de l’une des licences les plus fortes de l’éditeur français. Une espèce d’objet hybride, entre la découverte absolue et des mécanismes que l’on connaît bien. Les équipes ont parfaitement compris que la recette de base est bonne, et que quelques parcimonieuses touches de nouveauté parviennent toujours à nous amener à satiété. Sans trop en faire, Ubisoft Montréal propose malgré tout son monde ouvert le plus abouti à ce jour avec Oros, qui en deviendrait presque un personnage à part entière. Moins FPS que jeu de survie, la proposition des Québécois force le respect, pour le peu que l’on ne soit pas trop regardant quant à son scénario ou à sa narration parfois erratique. Le gameplay est plaisant, le fun de tous les instants, et l’immersion totale. Encore un tableau de maître.

 

Far Cry Primal

Far Cry Primal

Les plus
  • Le monde d'Oros
  • La transposition parfaite du gameplay de Far Cry
  • La sensation d'insécurité
  • La partie housing ...
  • Le contenu monstre, et plutôt varié
Les moins
  • ... bien qu'assez simple
  • Le scénario reste flou trop longtemps, faute à une narration erratique
  • Aucune difficulté pour dompter les bêtes
  • La sur-utilisation de la vue omnisciente
7.5 10