test firewatch

Je ne vais pas vous le refaire à chaque fois, mon couplet sur l’inventivité sans fin des studios indépendants. Pourtant mes joues n’en peuvent plus de ces baffes à répétition. Encore rouges de la torgnole infligée par Her Story, celles-ci n’auront guère le temps de se remettre du brasier ardent qu’est Firewatch. Sorti de nulle part en 2014, le jeu de Campo Santo a entamé son tour de garde hier sur PC et PS4. Plus qu’un bon jeu : Firewatch est un indispensable pour tous les amoureux de jeux narratifs.

Quand le premier jeu d’un studio est réalisé par une équipe sous la tutelle de Jake Rodkin et Sean Venaman, on n’a que peu de doutes sur la qualité du produit fini. Les deux larrons ont effectivement cosignés The Walking Dead : Saison 1, véritable instigateur du regain d’intérêt pour le jeu narratif, et accessoirement jeu de l’année 2012 pour de nombreux joueurs. Autant dire que raconter des histoires, ils savent faire, et de manière originale de surcroît.

Firewatch est bien plus qu’un nouveau projet qui comblera les bonnes pages du portfolio des deux artistes sus-cités. Il s’agit d’un jeu à l’ambition folle, qui croise les chemins et qui brouille les pistes. Un jeu intimiste, à savourer seul face à soi-même lors d’une trop longue soirée d’hiver.

 

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L’histoire, vous y plongez les deux pieds dedans une fois l’écran-titre quitté. Posée délicatement sur une composition de Chris Remo (Gone Home, tiens tiens …), de cours textes vous racontent une partie de la vie de Henry et de Julia, qui deviendra alors son épouse quelques années plus tard. Difficile de ne pas dévoiler le coeur de l’intrigue en fouillant plus loin dans ce prologue. Aussi contentons-nous de le qualifier d’introduction réussie et parfaitement maîtrisée. On sent d’ores et déjà que le récit est tenu d’une main de fer par nos démiurges, dont la plume n’a rien perdu de son intensité. Difficile, également, de ne pas sortir de cette introduction l’oeil légèrement humide. Cinq minutes. C’est très exactement le temps qu’il a fallu à Firewatch pour me happer.

Vous comprenez rapidement pourquoi Henry, votre avatar, a accepté un job d’été dans une réserve naturelle du Wyoming. Loin de toute civilisation, loin de ce qui a fait sa vie jusqu’à présent, l’homme de 39 ans passera l’été 1989 en introspection face à une nature propice au ravissement. Seul ? Pas tout à fait. En sa qualité de garde-forestier intérimaire, Henry sera supervisé par Delilah, petit bout de femme loquace à l’humour caustique. Celle-ci trouvera en Henry un partenaire de joute verbale à la hauteur de sa verve. Pourtant, à l’instar de Scarlett Johansson dans Her (Spike Jonze, 2013), Delilah ne sera qu’une voix portée par le haut-parleur d’un talkie-walkie jaune.

Une radio et de longues conversations. Voilà en substance ce que Firewatch a à vous offrir. La vie d’un garde-forestier du Wyoming en plein été est à peu près aussi mouvementée que vous vous l’imaginez. Ça tombe bien, c’est précisément ce calme, ce détachement, qu’Henry est venu chercher au coeur des Etats-Unis. Troquant son bar favori pour une tour de guet et sa bouteille de scotch pour une épaisse machine à écrire sur laquelle il couche quelques mots au saut du lit. Au fil des jours, et ils seront nombreux, se crée pourtant un manque. La voix de Delilah, l’unique rappel que l’on évolue bien dans un monde d’êtres humains. Une boss qui n’en est pas une. Une confidente avec laquelle on déconne et on parle tard. L’amie avec laquelle on refait le monde, un verre de vin à la main, en regardant un coucher de soleil un soir d’été.

test_firewatch_étéLe non-dit a pris une place prépondérante dans le jeu vidéo narratif. Il lui a fallu pour cela s’affranchir des obstacles posés par un format épisodique novateur mais qui s’érode rapidement. À l’instar de Gone Home dont je parlais plus haut, ou plus récemment de That Dragon, CancerFirewatch opte pour une narration bavarde, certes, mais qui fait passer les silences pour de véritables moments de recueillement et d’enseignement. Car Firewatch est un jeu d’apprentissage, au sens littéraire du terme. La rencontre fortuite de ces deux personnages brisés les aidera à surpasser leurs peines.

En cela, la forêt du Shoshone sur laquelle il vous faut veiller peut être vue comme une allégorie, comme une sorte de purgatoire dans lequel ces deux âmes devront trouver la sortie. Pas nouveau n’est-ce pas ? Pas besoin d’innover. Le propos est fort, l’adhésion aux personnages immédiate. Le jeu peut se passer d’un gameplay irréprochable et d’un moteur graphique dernier cri. L’écriture et la direction artistique surplombent. Les panoramas, vastes fresques bucoliques, nous rappellent une patte artistique que l’on trouvait déjà dans Life is Strange. Sans mettre votre machine à genoux, Firewatch vous embarque dans un monde aux teintes changeantes et au ravissement oculaire perpétuel. Ce n’est pas pour rien que vous trouverez un appareil photo jetable au gré de vos pérégrinations. La zone de jeu est une carte postale.

Un territoire qui vous paraîtra bien complexe dans les premiers jours de votre garde mais qui, comme pour votre personnage, n’aura rapidement plus de secrets pour vous. En cela, il faut applaudir un level design particulièrement ingénieux. Aucun endroit ne se ressemble dans cette vallée qui semble pourtant gigantesque. Une nature qui vous donnera parfois des sueurs froides, notamment lorsque le scénario prendra des airs de thriller tenaillant. La croisée des chemins n’est pas une vue de l’esprit. Firewatch convoque en permanence le drame, la comédie et le récit à suspens, sans jamais perdre de sa cohérence. La joie éclate lors d’une vanne balancée par Delilah, et l’instant d’après une conversation très sérieuse nous rabaisse la mine. S’en suit un frisson, un malaise. Sommes-nous en sécurité dans ce jardin des âmes en cours de reconstruction ?

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Firewatch réussit le pari de s’imposer comme une expérience neuve et poignante dans le paysage vidéoludique. Ses créateurs transforment l’essai et jettent un nouveau pavé dans la mare sclérosée de la narration dans le jeu vidéo. Volontairement concis, ce test vous donnera, j’espère, l’envie de tenter l’aventure. Car plus que véritablement intimiste, Firewatch est une oeuvre qui fait écho à un vécu, ou au moins à une représentation que l’on s’en fait. Très réflexif en cela qu’il nous fait dire « qu’est-ce que je ferais à sa place ? ». Un élément qui se retrouve dans les nombreuses options de dialogues qui s’offrent à vous lorsque vous conversez avec Delilah, mais qui au final ne changeront pas grand-chose au déroulé. Volontaire, ce pseudo dirigisme est à mettre sur le compte d’une aventure très écrite, à la vision précise. Firewatch est un jeu que vous présenterez à vos amis comme un jeu « qu’on aime ou qu’on déteste ». Car son propos ne fera pas mouche chez tout le monde ; le périple d’Henry touchera plus facilement un adulte qu’un adolescent. Une chose est sûre : la sensibilité de chacun est mise à l’épreuve dans ce jeu qui laissera sa marque. En lettres de feu, évidemment.

Firewatch

Firewatch

Les plus
  • Une belle histoire pleine de poésie
  • La direction artistique très soignée
  • Le Level Design
  • La Bande-Originale et sonore d'excellente facture
  • La relation entre Henry et Delilah
  • Le virage thriller opéré à mi-parcours
  • Maîtrisé de bout en bout
Les moins
  • En anglais (sous-titré anglais) uniquement pour le moment
  • Environ 4h pour terminer le jeu
  • Des options dans les dialogues qui ne changent pas grand chose au déroulé
  • Peut-être un peu cher (19,99€)
8.5 10