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the last guardian couverture

Tout juste une semaine après Final Fantasy XV, 2016 respecte son calendrier de sortie d’arlésiennes avec The Last Guardian, troisième œuvre de Fumito Ueda et accessoirement déjà la plus populaire. Six ans ont passé depuis sa prétendue date de sortie originelle, un retard de toutes les craintes mais qui, finalement, est peut-être bien ce qui pouvait lui arriver de mieux. Explications.

Inutile de m’attarder sur le développement et les déboires qu’ont connu le jeu et son créateur. Même si vous ne vous y êtes intéressé que d’un seul œil, vous avez très certainement retenu le plus important : The Last Guardian a été compliqué à mettre en œuvre, la « faute » à une approche de l’intelligence artificielle sans précédent et la volonté de polir un maximum le contenu du jeu pour n’en conserver que l’essentiel. Une démarche qui a fait grincer des dents le hardware d’une PS3 inadapté et une industrie toujours plus avide de productions efficaces et rentables. Mais s’il est un point sur lequel je me dois de revenir, c’est sur le titre original du jeu faisant office de synopsis : « Hito Kui no Oowashi Toriko », signifiant littéralement « Toriko, L’Aigle Géant Mangeur d’Homme ». Toriko a une double signification ici : il désigne à la fois un « captif » et un « bébé-oiseau ». Mais ce terme peut aussi être perçu comme une contraction enfantine de « tori » (oiseau) et « neko » (chat). Autant dire que « The Last Guardian » et « Trico » font plutôt pâle figure à côté. On a donc un oiseau-chat mangeur d’hommes prisonnier et vu à travers le prisme d’un enfant, tous deux conditionnés donc pour être hostiles l’un envers l’autre. Voilà ce que raconte le jeu, ou tout du moins ce que l’on doit savoir avant de débuter l’aventure.


The Last Guardian – Trailer PSX16 par CooldownTV

Un peu de brutes dans ce monde de poésie

the last guardian décor 1Si les précédentes œuvres d’Ueda vous sont familières, alors vous comprendrez la notion de contraste qu’il s’évertue à appliquer entre ses décors et ses personnages. C’est peut-être moins vrai pour Shadow of The Colossus puisque les colosses semblent être une extension du décor, des ruines parmi les ruines. Par contre ici nous sommes dans la même configuration qu’Ico. Deux personnages pris au piège d’une forteresse abstraite, celle-ci exposant au grand jour leurs différences et les mettant à rude épreuve.

Cela se traduit déjà d’un point de vue purement visuel. Là où les environnements silencieux et romanesques paraissent également brumeux et glacials, Trico et l’enfant en ressortent haut en couleurs et captent naturellement toute notre attention. Leur comportement physique, imposant chez l’un et excessif chez l’autre, y est aussi pour quelque chose. Et à force de troubler cette sérénité environnante, finit par naître un sentiment de solitude qui ne vous quittera jamais. Cela va susciter un rapprochement certain avec la bête et qui sera davantage consolidé par l’agencement des lieux que vous serez amenés à parcourir.

Tout au long de l’aventure, le jeu alternera deux types de situations. D’un côté vous attendront des structures vertigineuses et excentriques, de l’autre des zones cloisonnées et au penchant labyrinthique. Par conséquent, un coup c’est l’enfant qui se montrera impuissant face à l’immensité des lieux, un coup c’est Trico qui sera trop à l’étroit pour progresser seul. Ces disparités constituent le cœur du jeu puisque vous n’aurez de cesse de vous entraider pour parvenir à vos fins. En fait, Trico sera votre seul et unique point de repère lorsque celui-ci vous considérera de la même manière.

Mettre en retrait tout un univers pour que votre regard soit focalisé sur l’animal est un ménagement qui peut paraître déroutant, voire redondant. Mais c’est à ce moment précis que la qualité de l’expérience se fait aléatoire, puisque tout le potentiel vidéoludique de l’œuvre (gameplay compris) dépend exclusivement de l’intérêt que vous porterez à cette relation. Et c’est remarquable. Ainsi le jeu vous laisse le champ libre pour rencontrer Trico, flâner avec lui, expérimenter à tout va et palier aux difficultés qui ponctueront votre itinéraire.

 

Le gardien de mon frère

the last guardian duo 1

Chaque ouverture peut être une issue

Comprendre et épouser l’intégrité physique de Trico sont les maître-mots de l’approche que vous devrez adopter. De sa force à son agilité, en passant par son adhérence ou bien toute l’étendue de sa morphologie, il vous permettra de réaliser et combiner un nombre incalculable d’actions… si bien que vous devrez entretenir son énergie en le nourrissant avec des tonneaux, pour la plupart dissimulés dans le décor. Mais il ne sera pas question d’être un simple serviteur, puisque vous devrez également vous émanciper de Trico dans plusieurs cas de figures.

Pour les plus essentiels, certaines énigmes ne pourront accueillir que le petit garçon pour venir à bout de divers mécanismes et libérer ainsi le passage. Ces séquences en solitaire peuvent être d’autant plus délicates lorsque vous devrez vous confronter à l’unique ennemi du jeu, des armures vivantes comme habitées par d’illustres soldats. Celles-ci voudront s’emparer de vous dès lors que vous entrerez dans leur champ de vision. Etant dans l’incapacité de vous battre, libre à vous de les fuir ou de faire en sorte que Trico fasse le ménage pour vous. Quoi qu’il en soit, vous comprendrez bien assez vite que s’éclipser est une règle qui se montrera d’or.

the last guardian autonome

Reste plus qu’à patienter…

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la meilleure façon de jouer sera parfois de ne rien faire. Tout comme vous, Trico saura prendre les bonnes décisions pour progresser et, dès lors, votre unique objectif sera de veiller à en bénéficier avant qu’il ne soit trop tard (en vous agrippant au plus vite à lui, à l’aune d’un regard attentif par exemple). Mais il faudra aussi vous montrer patient et compréhensif lorsqu’il n’en fera qu’à sa tête. Le laisser examiner un secteur, prendre ses distances en cas d’agacement ou le laisser jouer avec un élément du décor peuvent réellement vous être favorables afin d’assurer un bon déroulé du récit.

Derrière cette relation centrale, faisant office de mécanique de jeu géante, se cache la volonté de remettre en question notre condition de joueur capricieux et mégalomane. Certains se sentiront bercés par cette approche nouvelle de l’interactivité, pour d’autres elle constituera un réel défi d’humilité. Ueda insuffle au joueur la responsabilité et le devoir d’empathie nécessaires envers Trico, pour que celui-ci puisse vous prendre littéralement sous son aile. Cela peut paraître anodin, mais pourtant, c’est exactement là où se situe la raison d’être de The Last Guardian.

 

Un silence qui peut en dire long

Aux abords de cette relation, on ne peut pas vraiment reconnaître que le jeu soit particulièrement bavard. Déjà, vous pouvez faire une croix sur un ATH, des objectifs de missions et autres astuces à l’écran qui auraient pu venir garnir votre périple. Seul demeure un didacticiel récurrent, se substituant à un pense-bête et que l’on ne peut malheureusement pas désactiver. Une attention toute particulière au décor sera donc de mise pour prétendre aller de l’avant. La démarche est pertinente puisque le temps nécessaire à la compréhension participe grandement au sentiment de solitude qui nous incombe. D’autant plus que rien n’est fait pour perturber ce calme.

À vrai dire, absolument rien dans cet univers ne s’impose à nous. Ces environnements mystiques semblent chargés d’histoire mais jamais ne s’en expliquent, nos personnages n’ont pas de nom et ne communiquent que dans une langue imaginaire qu’on ne comprend pas (excepté par des sous-titres à l’effet ponctuel), et même les ennemis sont dénués de parole. Les conclusions qu’il faut en tirer sont les suivantes : The Last Guardian accorde bien plus d’importance aux sensations qu’il va susciter plutôt que ne cherche à agrémenter son contenu à coup de justifications diverses et variées.

Ainsi libéré de ces artifices, le joueur se retrouve en pleine possession de l’œuvre. Qu’est-ce que vous allez faire de cette aventure ? Qu’est-ce que vous allez en retenir ? Et c’est à l’instinct qu’il faudra y répondre. La tâche aurait été certainement plus difficile si la superbe conception sonore du titre (bande-originale incluse) n’était pas là pour débrider la grande palette d’émotions que vous serez amenés à éprouver. D’une certaine manière, c’est vous seul qui serez en mesure de donner du crédit au jeu. Et si j’insiste sur ce point, c’est bel et bien parce qu’il peut déterminer si le jeu est fait ou non pour vous.

Pour qui ?

Si vous aimez nos binômes vidéoludiques : On s’inscrit ici dans la même continuité initiée par Another World, sublimée par Ico et menée à terme par The Last of Us. The Last Guardian franchit même un nouveau cap, où l’intégralité du récit et des procédés interactifs sont à découvrir dans le prolongement de ses personnages.

Si une technique faiblarde ne perturbe pas votre plaisir de jeu : Il faut savoir que l’aventure accuse quelques chutes de framerate (dans la première partie surtout) et d’une caméra se montrant très souvent capricieuse, vous obligeant parfois à redoubler d’effort pour vous y retrouver.

Si vous recherchez un peu de sang neuf : The Last Guardian, c’est la garantie de mettre la main sur un jeu n’ayant pour semblables que les précédentes œuvres du même créateur.


The Last Guardian n’est pas un geste technique s’efforçant futilement d’atteindre la perfection. Il n’est pas non plus un jeu vidéo cherchant à satisfaire machinalement les lubies de joueurs. The Last Guardian est une digression artistique, une profession de foi aux allures de voyage initiatique sommant l’Homme dissimulé derrière son masque de joueur de bien vouloir tendre l’oreille et de consentir à une célébration de la vie par l’acceptation, la compréhension et la reconnaissance d’autrui. En d’autres termes, c’est l’inconnu que l’on expérimente. Une parenthèse vidéoludique qui rassemble deux êtres que tout oppose au cœur d’une relation qui se montrera pourtant vitale, une dépendance mutuelle au fondement même de ce média mais qui est également symbole d’espérance pour tout un chacun. Par les temps qui courent, virtuel et réel confondus, cette troisième empreinte une nouvelle fois indélébile de Fumito Ueda peut tout naturellement prétendre au chef d’œuvre d’intérêt public. À mettre entre toutes les mains.

Test réalisé à partir d’une version fournie par l’éditeur sur une PS4 classique

The Last Guardian

The Last Guardian

Les plus
  • Une réalisation subtile et juste
  • Des personnages qui débordent de vie
  • Une aventure épurée et intuitive
  • Une ambiance sonore d'une précision rare
  • Un acte final admirable
Les moins
  • Une caméra hasardeuse
  • L'IA de Trico pas toujours précise
  • Des soucis de framerate
9.5 10