Resident Evil

Si certains ne la voient que comme la machine de la transition entre les ères 2D et 3D dans le jeu vidéo de salon, ce qui est somme toute une partie de la vérité, l’intérêt de la PlayStation ne s’est pourtant pas arrêté à cela, et fort heureusement d’ailleurs. En effet, outre son polissage magistral du cultissime Doom, jusqu’ici mal représenté sur consoles, ou bien quelques unes de ses expérimentations en trois dimensions qui auront mal tournées (on pense notamment à Bubsy), la première entreprise vidéoludique de Sony est aussi à l’origine d’un grand nombre de séries grandioses, ou même d’épisodes uniques, qui ont marqué l’histoire du jeu vidéo. La planète geek aura conservé un souvenir indélébile de la machine et de sa vaste bibliothèque, allant de Gran Tourismo à Tomb Raider, en passant par Tekken, Worms Armageddon ou même Resident Evil. Des jeux ou des séries dont vous avez forcément entendu parlé si vous avez un jour tenu une manette entre les mains, et qui détiennent encore aujourd’hui une place forte dans l’industrie du jeu vidéo.

Mais il y en a un paquet d’autres que vous connaissez, car de surcroît la PlayStation ne s’est pas contentée de faire naître de nouvelles licences, elle fut aussi à l’origine de la démocratisation de nouveaux genres : la plateforme 3D bien sûr, au même titre que la Nintendo 64 ou la Saturn, mais aussi (et c’est ce qui nous intéresse ici) le Survival Horror. Si ce dernier avait déjà ses représentants sur PC, dont le Alone in the Dark de Frédérick Raynal (cocorico), personne n’avait pensé jusqu’ici à l’adapter à la console. C’est ainsi que naquirent Silent Hill et Resident Evil, respectivement licences de Konami et de Capcom, véritables ambassadeurs du Survival Horror qui deviendra par la suite l’un des genres majeurs du jeu vidéo; bien que le premier soit sorti tout de même trois ans plus tard, en 1999, contre une parution le 1er août 1996 en Europe pour le second. Toutefois les deux titres empruntèrent des routes diamétralement opposées, avec d’un côté un style horrifique se voulant proche des films de genre japonais, et de l’autre une sorte de compromis entre l’épouvante soft et l’action movie américains. À l’approche d’un Resident Evil 7 qui effectue un virage à 180° (encore?) dans la série, avec son passage au FPS, je vous propose aujourd’hui de revenir sur le premier opus de la saga imaginée par Shinji Mikami, véritable jeu culte.

Que de compromis

Resident Evil

Les décors sont vraiment sublimes

Avant toutes choses, permettez moi de clarifier un point crucial : le titre présentement noté est bien le premier Resident Evil, paru en août 1996 en Europe, et non pas sa version Director’s Cut qui sortira un an plus tard et aura connu entre temps un certain nombre de modifications. Pas que cela influe énormément sur le résultat final du test, mais certains changements y font évoluer en maigre partie l’interprétation du jeu. Par exemple, la cinématique d’introduction est ici en noir et blanc, tandis qu’elle a été passée en couleur dans l’édition Director’s Cut, qui propose en outre quelques scènes supplémentaires et plus de gore. Un détail qui semble insignifiant sur le papier, mais qui a toute son importance en jeu. En effet, cette même cinématique paraîtra tout à fait soft, voire même risible dans sa première version, tandis qu’elle sera plutôt vue de façon horrifique (quoique kitch) dans la seconde, la couleur et l’ajout de courts plans jouant quelque peu. Ce n’est, comme indiqué plus haut, qu’une question d’interprétation, mais il me semblait nécessaire de le souligner, dans la mesure où les deux éditions du même jeu sont différentes.

Resident Evil

L’inventaire offre une place limitée

D’ailleurs, revenons sur cette cinématique, car en effet elle est plutôt risible, et c’est un symptôme dont souffre une bonne partie de la mise en scène du jeu. Ne nous voilons pas la face, si son remake sur Gamecube était clairement horrifique, Resident Evil sur PlayStation est quant à lui relativement kitch. Pas qu’il soit mal fichu, loin de là, car le scénario et la mise en scène sont soignés, notamment grâce à des doublages en anglais de bonne facture (quoique parfois assez drôles là encore, malgré eux), mais le fait est que quelque chose sonne un peu faux. Difficile alors de prendre l’histoire totalement au sérieux, même avec toute la bonne volonté des développeurs, qui auront essayé de rendre diverses scènes effrayantes. Restent quelques tentatives de faire sursauter, qui sont pour le coup vraiment réussies, mais il apparaît que le jeu ne fait peur qu’en de rares circonstances, bien qu’il soit conçu dans cette optique. On est certes en présence d’un Survival Horror orienté sur l’angoisse, mais le fait est que l’action prend souvent le dessus sur l’ambiance, le jeu devenant beaucoup plus bourrin dès le second environnement découvert.

Resident Evil

Il y a un grand nombre d’ennemis au sein de l’environnement

L’ennui, c’est qu’avec son statut que l’on pourrait qualifier de bâtard, Resident Evil pêche alors par une prise en main qui manque d’ergonomie. Conçu pour être un Survival Horror, on retrouve ici un gameplay qui ressemble beaucoup à ce que l’on trouvait dans Alone in the Dark, avec des déplacements lourds qui nous demanderont de faire tourner le personnage sur lui même pour changer de direction. Si cela permet au jeu d’instaurer un certain climat de stress, plutôt bienvenu au passage puisque la sensation d’angoisse est souvent mise de côté, il est regrettable que ce soit pour cette raison. Car s’il fourmille de bonnes idées, par exemple avec la taille réduite de son inventaire qui pousse à une organisation pointilleuse et amplifie la tension, les phases de combat de Resident Evil manquent toutefois de praticité, bien que nombreuses. Surtout que contrairement à l’édition Director’s Cut, ce Resident Evil premier du nom ne dispose pas de visée automatique. Bonne chose en un sens, qui rend le jeu assez complexe, mais qui accentue malheureusement cette impression désagréable de manœuvrer un poids lourd lors des affrontements. D’autant que contrairement au joueur, les ennemis n’ont aucun mal à se déplacer.

Resident Evil reprend la formule initiée par Alone in the Dark, et qui sera pendant un long moment le modèle de base du Survival Horror. Il s’agira toujours de fouiner pour récupérer certains items ou résoudre des énigmes, pas très complexes au passage, le tout pour avancer et débloquer de nouvelles zones. Mais le titre de Capcom n’est pas dénué de singularités pour autant, et l’on notera en premier lieu qu’il dispose de deux personnages jouables, chacun ayant sa difficulté et son scénario de base attitré. « Scénario de base » car selon les choix que le joueur fera durant l’aventure, comme de commencer l’exploration du manoir par le côté gauche ou droit, certains morceaux d’histoire ne se dérouleront pas de la même façon. Ainsi, avec Jill par exemple, choisir de commencer directement par la droite permettra plus tard d’être sauvé par Barry Burton, tandis que dans l’autre cas il y aura une énigme à résoudre pour ne pas finir écrasé. Mais cela ne s’arrête pas à la trame, puisque Resident Evil dispose en outre de plusieurs fins, six par personnage pour être exact. Si les différences entre chaque ne sont pas extraordinaires, on notera que c’est un moyen plutôt intelligent de conférer au jeu une rejouabilité certaine. Sympathique, d’autant que la durée de vie n’est pas transcendante, avec environ huit à dix heures pour une première excursion, contre trois à cinq pour la seconde, au grand maximum.

 

Tout en finesse

Resident Evil

Resident Evil n’est pas dénué de gore

Il est intéressant de noter que Resident Evil, contrairement à Silent Hill, dispose de décors pré-calculés, ce qui signifie que chaque plan de l’environnement a été dessiné au préalable, et que les éléments 3D tels que les personnages n’y sont que superposés. Une idée rafraîchissante qui, jusqu’au troisième épisode, Nemesis, sera la marque de fabrique de la série de Capcom (mais pas seulement, car la boîte japonaise se servira de cette recette pour Dino Crisis par exemple). Bien que l’on puisse prendre ce choix pour celui de la facilité, face au jeu de Konami qui réalisera en 1999 un excellent travail entièrement en trois dimensions, le fait est que le résultat est tout à fait saisissant, et permet au jeu de conserver encore aujourd’hui un aspect très élégant. En sus, c’est un moyen intelligent d’éviter de se heurter aux limitations techniques de la PlayStation, qui n’avait alors pas encore livré l’étendue de ses capacités, problème qui contraint plus tard le développeur de Silent Hill à se servir de brume (un effet qui représente certes l’identité de la série horrifique aujourd’hui, mais qui découlait en grande partie d’un souci de puissance de la console à l’époque). Et si ce style ne plaira peut-être pas à tout le monde, il est toutefois indéniable que les décors de ce Resident Evil sont sublimes et même réalistes.

Resident Evil

Il est parfois difficile de distinguer les ennemis morts des vivants

Mais la 3D n’est pas en reste elle non plus, fort heureusement, et bien que l’on pourra reprocher au design des personnages principaux d’être parfois un peu risibles, cela n’empêche en rien que Resident Evil dispose d’une technique parmi les plus fines de la PlayStation. Contrairement au gameplay, les animations sont fluides, et malgré quelques pixels un peu trop voyants le tout est très joli, et comme indiqué plus haut l’incrustation sur les décors pré-calculés se fait tout naturellement. Alors certes, certains modèles 3D sont quelque peu brouillons, on pense par exemple à la plante géante dans la cabane, mais c’est un moindre mal, d’autant que le bestiaire est conséquent. Quant aux cinématiques, hormis la première qui est tournée entièrement avec des acteurs dans un décors réel, il faut avouer qu’elles sont superbes. Dommage qu’elles soient si peu nombreuses.

Beau, Resident Evil l’est à plus d’un titre, car outre ses graphismes réussis, le soft bénéficie d’une bande son particulièrement aboutie, à commencer par son doublage en anglais intégral, chose suffisamment rare sur PlayStation pour être soulignée. En effet, Capcom ne s’est pas contenté de dépêcher des acteurs pour jouer dans l’introduction et dans les diverses cinématiques de fin, l’éditeur / développeur en a profité pour intégrer leurs voix dans le jeu. Alors certes le résultat n’est pas parfait, on se doute que l’exercice n’était pas aisé car ces doubleurs ne semblent pas toujours très à l’aise, mais le fait est que l’immersion n’en est que renforcée, bien qu’il nous arrivera de pouffer devant certains dialogues un peu surjoués ou au contraire dénués d’émotion. Et pour ne rien gâcher, les musiques ne sont que peu nombreuses, mais auront toutefois été très travaillées, constituant d’un côté l’un des atouts majeurs de l’ambiance générale, et de l’autre mettant parfaitement en valeur les phases ne comprenant aucun ennemis en faisant monter partiellement l’inquiétude. Mais la plus grande réussite à ce niveau se situe sans nul doute du coté des bruitages, avec les cris de monstres qui rendent particulièrement bien et créent souvent un sentiment d’angoisse éphémère, ou encore les quelques bruits de tirs et claquements de portes qui restent en tête même plusieurs années après avoir terminé le jeu.


S’il n’est pas parfait, notamment pourvu d’un gameplay lourd qui pose quelques problèmes lors des nombreuses phases de combat, Resident Evil est toutefois plein de ressources et de qualités. Beau, et c’est peu de le dire, le titre de Capcom dispose en outre d’une bande son merveilleuse ; et bien que ses doublages prêtent parfois à sourire, ils ont le mérite d’exister, ce n’est pas rien pour un jeu datant de cette génération de machines. Resident Evil n’est pas seulement un bon jeu, il est le jeu à l’origine de l’une des plus grosses séries de tous les temps, et de la licence la plus lucrative de l’éditeur japonais. Que l’on aime ou non ce mélange particulier entre angoisse et action, le titre est une véritable perle, et explique à lui seul le succès magistral de la série à l’heure actuelle.
Resident Evil

Resident Evil

Les plus
  • Une mise en scène maîtrisée...
  • L'ambiance bien particulière...
  • Magnifique à bien des égards
  • La bande son sublime
  • Les diverses fins et le scénario changeant
  • Le coté kitch
Les moins
  • ... mais parfois un peu risible
  • ... mais qui tend trop souvent à être éclipsée par l'action
  • Le gameplay un peu lourd à prendre en main
  • Le coté kitch
9 10