Shadow Tactics titre

Apparu à la fin des années 90, le jeu Commandos : Derrière les lignes ennemies inventait le genre très précis du jeu d’infiltration de commando tactique en 3D isométrique. Mode éphémère, le Commandos-like disparaît après 3 épisodes de sa série mère, une escapade chez les Cowboys avec l’excellent Desperados, une bizarrerie dans l’univers de Star Trek, et puis quasiment plus rien. Plus rien jusqu’à ce que les allemands de Mimimi Productions ramènent à la vie avec Shadow Tactics ce style oublié en le transposant au Japon de l’ère Edo. C’est donc à la tête d’une escouade de guerriers de l’ombre aux capacités diverses que vous allez commettre sabotages, vols et meurtres au profit du Shogun menacé par un sinistre complot. Alors, nouveau mètre étalon du jeu d’infiltration ou hommage raté à un genre ringard ? Réponse de Normand ci-dessous.

Disons-le tout de suite, Shadow Tactics pose un cas d’école. Faut-il juger un bien culturel au regard de ce qu’il est, des moyens dont il dispose, ou des ambitions qu’il affiche ? Toute personne qui prétend avoir une réponse définitive est probablement un cuistre, cependant, il serait cruel d’oublier que Shadow Tactics n’est, après The Last Tinker, que le deuxième « gros » jeu du studio Mimimi, et qu’il affiche des ambitions impressionnantes pour ses petits moyens. Pourtant, chaque étape de la fabrication et de l’édition de ce jeu (par les non moins allemands de Daedalic) a été présentée avec minutie et passion par des équipes manifestement très soucieuses de la finition de leur jeu. A aucun moment lors des aventures dans le Japon réimaginé de ce jeu je n’ai senti d’imposture ou de cynisme. Mais disons le aussi tout de go, j’en ai aussi parfois ressenti les limites.


Shadow Tactics : Blades of the Shogun – Teaser… par CooldownTV

Les Goons du Shogun

Shadow Tactics SHogun

Le scénario est anecdotique mais l’ambiance et le ton y sont

Disons-le tout de go, le point fort de Shadow Tactics n’est certainement pas son scénario, davantage un prétexte qu’une trame à la Rashômon. Nous voici au début du XVIIè siècle, peu après l’instauration du Shogunat. Le nouvel homme fort du Japon peine à asseoir son autorité, sapée par les manigances du Mystérieux Kage-Sama. Dans l’incapacité d’identifier clairement ses ennemis, le Shogun mobilise Mugen, un brutal mais astucieux samouraï qui va mettre sur pied une escouade de choc composée de Hayato le Ninja, Yuki la chasseuse, Aiko la geisha et Takuma l’artilleur/sniper/pistolero (le mec avec les pétoires, quoi). L’histoire développée tout au long des 13 chapitres de la campagne est assez convenue, mais soulignons la belle écriture des dialogues et des personnages attachants.

Mais Shadow Tactics n’a pas une approche narrativiste de son propos. Le scénario illustre les objectifs, mais n’est que très rarement sur le devant de la scène. Quelques cinématiques, des conversations lors des missions et quelques éléments contextuels suffisent à brosser les enjeux de chaque chapitre : assassiner tel seigneur renégat, empoisonner tel dignitaire, récolter telles informations. Car oui, nos héros sont du côté de la loi, et sont déterminés à la faire appliquer en se salissant les mains si besoin. C’est vous qui placerez le compas moral : rien ne vous empêche de massacrer des civils gênants pour faciliter votre progression ou au contraire de limiter la casse en choisissant la manière douce dès que cela est possible.

Même si le jeu est techniquement assez limité et n’aide pas à s’attacher à ces personnages qui ressemblent à des figurines de Subbuteo, il faut tout de même souligner la justesse avec laquelle est reproduite une image de carte postale charmante du Japon médiéval. Tout y est : montagnes embrumées, lanternes rouges, châteaux de bois, mousquets portugais, eaux turbides de rizières, pagodes… Tout est reproduit avec un soin et un souci du détail qui plonge immédiatement le joueur dans l’ambiance, à grand renfort de musique orientalisante et d’un (excellent) doublage japonais. C’est à porter au crédit de Shadow Tactics : le jeu ne raconte pas grand-chose, mais nous plonge avec délice au coeur de son décor. Coup de bol, c’est exactement ce qu’on lui demande.

 

Level Design-san v Ergonomy-kun

Shadow Tactics pièges

Il y a mille et unes façon de vous débarrasser de vos adversaires

Nous sommes donc là pour en découdre, et si possible en découdre discrètement. La plupart des missions de Shadow Tactics sont ainsi construites sur le même modèle général : on nous présente une immense carte pleine de pièges, de soldats ennemis, de civils apeurés et de chemins de traverses, et il conviendra d’y mener divers objectifs en respectant si possible la plus stricte discrétion. Car même si vos personnages ne sont pas les derniers pour la bagarre, disposant tous de techniques meurtrières allant des katanas au fusil de sniper (Assassin’s Creed/10 sur l’échelle de l’anachronisme, mais c’est rigolo), en passant par les pièges à ours et les bombes, leur arme principale sera avant tout leur capacité à se couler dans les ombres.

Chaque séquence de jeu est ainsi pensée comme un vaste puzzle : tout ennemi possède ainsi un cône de vision et des compétences propres à sa classe. Le soldat de base est facile à distraire, les officiers ne bougent pas de leur poste et sont plus vigilants, les samouraïs ont de lourdes armures imperméables aux attaques légères, etc. Il faudra donc le plus souvent imaginer une solution créative pour vous faufiler sans bruit ou, au minimum, zigouiller vos adversaires sans rameuter la cavalerie.

Voilà toute la beauté de ces phases d’infiltration : le level design est un véritable bijou d’inventivité et un terrain de jeu quasiment illimité. Des dizaines de solutions ont été pensées pour passer chaque obstacle, et il ne tiendra qu’à vous d’en découvrir d’autres. Les solutions les plus évidentes sont souvent les moins efficaces. Eliminer un garde gênant au pistolet en plein jour sera aussi radical que bruyant, et causera un doublement de la garde face à laquelle vous n’aurez aucune chance. L’éliminer en faisant rouler « par accident » un chariot situé plus haut sera vu comme un regrettable accident qui ne causera pas tant de panique, mais rendra nerveux ses collègues. Trouver le passage dérobé qui vous permet de le contourner sans qu’il soupçonne votre présence sera sans doute plus long, mais la garantie de votre succès.

Shadow Tactics alerte

Là, par exemple, j’ai un peu raté mon infiltration ninja

Plus les cartes se succèdent et plus on est frappé d’une part par la grande créativité des développeurs, et d’autre part par le nombre de possibilités qui émergent au fur et à mesure de la courbe d’apprentissage. Si des indices balisent les chemins les plus évidents, il m’est arrivé de m’écarter tout à fait de la solution prévue pour privilégier une autre approche qui ne s’est pas révélée moins pertinente. L’échec est bien entendu au coeur de l’expérience, mais c’est le propre de ce style de jeu dont la sauvegarde rapide est un compagnon indispensable. Ajoutons que la possibilité de planifier ses actions à l’avance et de les mettre en branle d’un simple clic dans un ballet meurtrier est proprement réjouissante (quand ça fonctionne).

Et puisqu’on parle d’échec, abordons immédiatement le sujet qui fâche : la décision insolite pour un jeu de ce style de bénéficier d’un portage sur PS4 et Xbox One et qui a conduit à une maniabilité adaptée pour les pads. Ayant mes habitudes et considérant en vieux con qui se respecte qu’un jeu de la sorte ne peut humainement se jouer qu’au clavier et à la souris, j’ai eu la très désagréable impression d’approximations invraisemblables sur les commandes à force de concessions faites à leur équivalent pad, moins précis. C’est assez pénible quand on parle d’un jeu demandant une précision chirurgicale. Cela passe par des raccourcis claviers parfois un peu patauds (j’ai du remapper certaines touches), des clics qui se perdent dans le vide faute de décor bien orienté, des personnages qui refusent parfois une action contextuelle logique et se plantent devant un élément sans agir… Rien qui bloque véritablement, mais on aurait vraiment aimé beaucoup plus de minutie et de finition vu la subtilité demandée.

L’Empire de la Replay Value levante

Shadow Tactics neige

Les conditions climatiques et la luminosité entrent en compte dans le gameplay

Shadow Tactics ne fait pas les choses à moitié en ce qui concerne le challenge et la replay value. Chaque carte est livrée en trois niveaux de difficulté. En mode facile, les soldats sont quasiment aveugles et sourds, en mode difficile, ce sont des clones de la Sentinelle. Dans le mode standard, le challenge est déjà corsé, certaines situations nécessitant à la fois ingéniosité et minutie d’exécution. La courbe de progression étant de toute façon assez rude, on conseillera à chacun d’adapter la difficulté à son style. Signalons tout de même que faire le jeu en mode facile vous privera du déblocage des badges, des achievements exclusifs à chaque mission.

Parfois exclusifs les uns des autres, ces badges viennent récompenser « le beau geste » comme on dit en commentaire de football (j’imagine). Faire une carte en moins de 5 minutes, espionner une auberge pleine de gardes plutôt qu’une écurie moins bien défendue, tuer un ennemi en empoisonnant son thé plutôt qu’en l’assassinant de loin, dénicher un passage secret : il n’est pas rare que l’écran de victoire d’une mission vous révèle par ses badges grisés mille possibilités que vous n’auriez même pas imaginé dans telle ou telle mission. Les tacticiens les plus acharnés auront ainsi le plaisir de pouvoir faire et refaire toutes les missions en essayant de débloquer ces achievements, dont certains sont parfois particulièrement ardus à obtenir (les challenges de rapidité ou ceux qui nécessitent d’épargner tous vos adversaires nécessitent ainsi une maîtrise parfaite des mécaniques du jeu).

Nous revoilà donc face au cœur du problème posé par Shadow Tactics : une courbe d’apprentissage salée, avec une forte marge de progression et la nécessité de répéter encore et encore, avec une posture située entre la persévérance et la maniaquerie (selon votre acharnement à débloquer toutes les succès). Le tout avec des commandes manquant de souplesse et d’exactitude qui nécessitent parfois de lutter autant contre les soldats ennemis que contre le pathfinding ou les actions contextuelles. Brillant quand on lui parle de tactique, hasardeux quand évoque son ergonomie, il faut garder à l’esprit que Shadow Tactics reste un projet ambitieux au regard de la taille du studio. C’est entre autres grâce à cette immense replay value que le jeu parvient à marquer l’essai, et il lui en aurait fallu très peu de plus pour le transformer tout à fait.


Shadow Tactics est un jeu dont l’amour se mérite. Pas toujours bien équilibré, parfois frustrant, souvent handicapé par des commandes approximatives et des erreurs d’ergonomie dans les actions contextuelles, il est aussi un petit bijou du jeu d’infiltration à l’ancienne. Son level design est brillant, chacune des 13 maps a été conçue avec un souci du détail incroyable qui favorise et encourage l’expérimentation. Il vous fera crier tantôt au génie, tantôt à l’imposture. Anachronique et moderne à la fois, il ne plaira peut-être vraiment qu’à une frange de tacticiens exigeants nostalgiques de la série des Commandos dont il est une réécriture pleine de sincérité, mais il sera probablement le jeu de l’année de ceux-là.

Jeu testé sur version PC sur une copie fournie par l’éditeur.

Shadow Tactics Titre

Shadow Tactics : Blades of the Shogun

Les plus
  • Revisite un style de jeu oublié
  • L'incroyable diversité des approches
  • La planification des actions
  • Le level design brillant
  • La courbe de progression
  • Vous tiendra en haleine au moins 25 heures
  • Le doublage japonais
Les moins
  • Des imprécisions horripilantes dans le gameplay
  • Pas très joli
  • Quelques temps de chargements pénibles
  • Le scénario sans intérêt
  • Un peu répétitif sur la fin
7.5 10