abzû test

Des jeux contemplatifs ou narratifs, on en a à la pelle ces dernières années. Et on ne va pas s’en plaindre. Clairement, ce genre si particulier – de niche diront certains – a trouvé son public qui, lui, est avide de nouvelles expériences. C’est dans ce créneau assez particulier que s’insère Abzû, titre énigmatique s’il en est, manigancé par les esprits flamboyants à l’origine du mémorable Journey.

De l’ancien idiome ab, signifiant océan, et zû, « savoir », Abzû désigne un « océan de sagesse », nous apprend le site officiel du jeu. Un titre hautement significatif, tant la sagesse semble ce qui caractérise le mieux l’aventure proposée par Giant Squid. Après Journey, Matt Nava s’est senti des envies d’indépendance, et de création. Il quitte alors Thatgamecompany et fonde avec quelques mains habiles Giant Squid studios. Annoncé lors de l’E3 2014, Abzû est de ces jeux a la gestation tranquille, exempte de toute pression. Se rappelant à notre bon souvenir à quelques jours de sa sortie, il nous rappelle par la même les promesses énoncées deux étés plus tôt. Abzû est-il à Journey ce que l’eau est au feu ?


ABZÛ – Trailer de lancement par CooldownTV

 

Natation synchronisée

Abzû est un jeu mutique, à la narration pourtant aussi limpide que l’eau dans laquelle vous barbotez. Aux commandes d’un curieux personnage attifé d’un semblant de combinaison de plongée, vous apparaissez à la surface d’un océan sans horizon. “Plongez donc”, semble nous inviter celui-ci. Là commence véritablement votre aventure. Sans objectif, sans interface ni bulle de dialogue, vous voilà immergé pendant quelques instants dans les profondeurs marines les plus inoubliables jamais réalisées dans un jeu vidéo.

Le jeu de Giant Squid n’est pas un jeu d’exploration. Là où Journey se voulait volontairement erratique dans sa façon de guider le joueur dans ses pérégrinations sablonneuses, Abzû jouit d’un level design des plus maîtrisé, qui vous guidera à vingt-mille lieues sous les mers plus efficacement que n’importe quel GPS.

Immanquablement zen, Abzû opte pour une direction artistique aux couleurs pastels et aux polygones presque cel-shading. Un apaisement oculaire qui trouve toute sa maestria sur ces quelques stèles que vous trouverez sur votre chemin. Celles-ci vous permettent de méditer. D’une simple pression de touche, votre avatar se positionne en tailleur sur la statuette, et votre caméra de pouvoir se déplacer librement dans le tableau, afin de passer en revue les espèces marines qui peuplent le gigantesque aquarium. Un formidable bestiaire, qui jouit en outre d’une mise en scène parfaite de la part du studio, qui traite avec un infini respect et un soin de tous les instants chaque représentant de la faune océanique.

Abzû critique

Eco-responsable

abzu test pc

Certains décors semblent tout droit sortis de DOOM

Vous vous en doutez, le jeu est un brin militant. En donnant à voir toute la beauté des abysses terrestres, Abzû nous propose une réflexion sur notre impact écologique, représenté par des tétraèdres métalliques et belliqueux. Ceux-ci seront nos adversaires, et s’en débarrasser notre mission. Guidés par un majestueux grand requin blanc, nous aurons à regarder en face tout le mal qui découle de ces parvenus. Accompagné dans votre mission par toute la faune, qui se joindra à vous pour aider à la tâche – non dite – de dépollution marine, celle-ci prendra l’allure d’une destinée divine. Et ce ne sont pas les nombreuses intrications surnaturelles qui parsèment l’aventure qui nous feront penser le contraire.

Peut-on seulement reprocher à Abzû d’être si court (à peine 1h30) ? Arrivé au terme de l’aventure, le jeu nous fait ressentir tout ce sentiment de complétude, de bien-être. Le devoir accompli, toute la magnificence des fonds marins ressurgit pour se livrer à un ballet nautique impressionnant et inoubliable. Dans cette mise en scène, la bande originale composée par le fidèle Austin Wintory se place tout bonnement comme un tour de force. La musique fait ici office de charnière émotionnelle. Sa force, épique, magistralement guidée par des envolées lyriques accompagnant la déferlante de couleurs et de créatures évoluant au plus près de nous, restera gravée en vous durant de longues heures.

Certes, Giant Squid nous propose un gameplay simpliste (à peine quelques touches), un manque cruel d’interactions, et cette sensation parfois agaçante d’être davantage spectateur qu’acteur de ce joli théâtre. Mais encore une fois, quelle représentation ! On ressort, il est vrai, rincé par tant de beauté, au sens quasiment pur du terme. L’aventure n’est ni triste, ni optimiste ou encore cynique. Elle est simplement belle. Un terme que seule la nature sous son plus beau jour peut nous définir.

Le petit baigneur

On l’a vu, en termes artistiques, Abzû remplit généreusement toutes les cases du cahier des charges de l’aventure narrative moderne. En revanche, le titre de Giant Squid rate maladroitement le coche du ludique. Vous l’aurez compris : Abzû, c’est cet éternel jeu à “réserver” aux partisans de la fameuse “école de la narratation”. En d’autres termes, si pour vous le gameplay prime sur le scénario et l’émotion, l’aventure sous-marine proposée ici vous laissera de marbre.

J’abordais plus haut la parfois désagréable sensation d’être davantage spectateur que véritable intervenant dans ce balet nautique. La comparaison paraîtra sans doute un peu forte, mais Abzû vous propose en réalité quelque chose qui se rapproche davantage du film d’animation que du jeu vidéo. Les tableaux s’enchaînent comme autant de scènes issues du dernier Pixar, les ressorts émotionnels – extrêmement simples, mais universels et fonctionnels – vont piocher dans nos passions les plus primaires, et l’on ne peut que penser que des haut-parleurs d’une salle de cinéma rendraient davantage justice à des orchestrations de si haute volée.

Là où le bât blesse, c’est clairement le prix auquel est proposé Abzû. Vendu 19,99€ sur PS4 et PC, disposant d’une rejouabilité quasi nulle du fait de sa linéarité, on n’aura tendance à se relancer une partie que lorsqu’une journée au bureau aura par trop entamé nos nerfs. N’espérez rien découvrir de plus que lors de votre premier run. Difficile en revanche de blâmer Giant Squid pour l’étiquetage de son produit. Le studio se positionne en réalité sur le prix du marché pour ce genre “d’expérience”. Reste qu’il est concevable que, pour 1h30 d’aventure, un tarif aussi élevé fasse le même effet qu’une eau à 10° pour les plongeurs potentiels.


Abzû assume pleinement ne pas être réservé à tout le monde. Revendiquant clairement son statut clivant au regard des attentes canoniques en terme de gameplay, le jeu du papa de Journey n’en demeure pas moins une aventure inoubliable. Son propos est simple, tout comme son exécution. Mais le rythme, la réalisation et tout l’aspect sonore dans lequel baigne Abzû sont autant d’éléments à porter à son crédit. Une beauté de tous les instants, qui se voit malheureusement ternie par une rejouabilité inexistante, une durée de vie penaude et un tarif qui achève de faire hésiter les sceptiques. Ceux-ci préféreront certainement attendre patiemment les périodes de soldes pour se jeter à l’eau. Et ils ne le regretteront pas.

abzû e3 2016

Abzû

Les plus
  • Une aventure mémorable
  • Mutique mais touchant
  • Une vraie petite encyclopédie marine
  • La musique, son souffle épique
  • Très zen
Les moins
  • Beaucoup trop court
  • Un poil trop cher
  • Aucune rejouabilité
  • Un manque global d'interactions ; un aspect filmique qui déplaira
7 10