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Les Chevaliers de Baphomet : la Malédiction du Serpent a été testé sur PC, à partir d’une version commerciale.

On l’a adulé pour sa vision d’un Point and Click intransigeant dans les années 90. On l’a raillé pour son empressement à renier un genre moribond dans les années 2000. On l’a finalement regardé avec un mélange de bienveillance teinté d’incompréhension lors de sa décision de faire financer un cinquième épisode des Chevaliers de Baphomet (Broken Sword de son nom original) via Kickstarter en 2012. Charles Cecil, aux commandes du petit mais résilient studio Revolution Software, n’en reste pas moins un acteur incontournable de jeu d’aventure Canal Historique, et les 20 000 backers qui ont financé le jeu à hauteur de 800 000$ ne s’y sont pas trompés. Sorti en deux chapitres après un développement fastidieux, le cinquième épisode des aventures de George Stobbart se veut un retour aux sources. Il est aujourd’hui disponible sur quasiment toutes les plates-formes, et le studio travaille d’arrache-pied à sa suite. Mais vingt ans plus tard, le jeu en vaut-il encore la chandelle ?

Ah, souvenez-vous des aventures de ce jeune Américain paumé dans le Paris pré-Amélie Poulain des années 90, témoin d’un attentat (déjà !) qui allait le mener autour du monde sur les traces d’une conspiration mondiale ! Elles ont fait les beaux jours du crépuscule de l’Age d’Or des jeux d’aventure Point and Click. Sorte d’aboutissement ultime d’un processus qui avait atteint la perfection sans plus pouvoir se réinventer, les deux premiers Baphomet restent encore aujourd’hui le délicieux mélange d’intrigues travaillées, de personnages charismatiques, d’humour ravageur et d’énigmes retorses. La série s’était ensuite perdue dans des suites en 3D approximatives, abandonnant le gameplay classique pour des mini-jeux à base de caisses à pousser, de scenarii autoparodiques et arborant une direction artistique qui n’atteignait jamais la hauteur de ses ambitions. Des jeux sympathiques, sans plus, laissant un goût d’inachevé. Financée par des gamers nostalgiques attirés par la promesse d’un retour à la formule initiale, La Malédiction du Serpent tente le pari fou de transposer son gameplay sur nos machines actuelles, sans presque aucune concession à la modernité.


Broken Sword 5 : The Serpent’s Curse – Trailer… par CooldownTV

 

Paris au Printemps… Encore.

La malediction du serpent 1

Et c’est reparti pour un tour, George.

La série nous y a habitué : après une brève intro nous montrant une fusillade au coeur de la Guerre Civile Espagnole, nous voici plongé in medias res aux côtés d’un Stobbart devenu assureur d’art, qui assiste impuissant au vol d’un tableau assorti du meurtre de sang-froid du propriétaire d’une galerie d’art. En compagnie de son éternelle alliée la photographe Nicole Collard, il va s’embarquer dans une quête qui le mènera aux quatre coins de l’Europe à la recherche d’un tableau maudit contenant un sombre secret, une route peuplée de rencontres tantôt farfelues, tantôt inquiétantes, et qui révélera peut-être finalement une conspiration qui… Attendez, vous avez comme un sérieux déjà-vu, pas vrai ? Normal. Là où certains jeux produisent des efforts démesurés pour vous parler de leur singularité, La Malédiction du Serpent sort les avirons pour bien vous faire comprendre qu’on est dans du Baphomet on ne peut plus classique. Des objets bizarres à agiter aux passants ? Check. Un Paris de carte postale ? Check. Des lieux exotiques peuplés d’autochtones vaguement idiots ? Check. Des énigmes à base de chèvres ? Check. Le jeu ne passe pas une demi-heure sans taper dans les côtes du joueur en lui rappelant s’il l’avait oublié qu’il s’agit bien là d’un retour aux sources revendiqué. Un caméo par-ci, une allusion par-là, presque jusqu’au gavage. On aime ou pas, toujours est-il que la subtilité n’est guère au rendez-vous.

Il ne faut pas nier, cependant, que sous cette couche de nostalgie se cache un scénario certes classique, mais indéniablement solide. Les équipes de Revolution Software font ce qu’elles savent faire : des enquêtes tortueuses, des organisations secrètes, des complots aux racines plantées dans un passé lointain, le tout saupoudré de dépaysement et de discrètes petites leçons d’Histoire. On est jamais surpris, mais jamais déçu non plus. Les années ont passé pour nos héros aussi (en VF, Emmanuel Curtil et son inimitable faux accent américain, accuse un peu le coup), mais Nico et Georges semblent désormais évoluer dans un monde intemporel à la Tintin, dont ils sont des formes de réécriture américaines. Ni vraiment le présent, ni vraiment le passé, juste une image figée et fantasmée de la Vieille Europe. L’humour, lui aussi, a un peu vieilli, et se sent obligé d’utiliser exactement les mêmes vecteurs que dans le tout premier jeu, sans faire autant mouche qu’avant. L’écriture du jeu accuse un retard stylistique qui n’aurait ni intégré la folie des productions Daedalic (Deponia) ni la profondeur de celles de Wadget Eye (Blackwell, The Shivah). Cependant, coincé dans des années 90 éternelles, ce cinquième épisode des Chevaliers de Baphomet dégage un certain charme qui plaira aux plus nostalgiques. Dommage, cependant, qu’aucune remise en question ne vienne bousculer les certitudes affichées par Charles Cecil.

Un Gameplay sans ripolin, mais toujours debout

Broken Sword 2

George et Nico : les Mulder et Scully des complots médiévaux .

S’il y a bien un parti pris transparent dans ce cinquième volet, c’est le refus de toute concession à la modernité concernant l’interface. Pas de folles expérimentations intuitives ou émergentes à la Telltale ou à la Oxenfree ici, pas de règles complexes à la Papers, Please ou de narration éclatée à la Her Story : on est sur de la gestion d’inventaire, de la combinaison d’objets, et du pixel hunting, et c’est à peu près tout. On parle avec le clic gauche, on regarde avec le clic droit. Le seul petit coup de polish passé sur cette formule qui n’est plus guère utilisée que par les studios Daedalic et Pendulo, c’est une interface d’aide, dans les menus, pour livrer quelques indices au joueur bloqué par une énigme retorse. Voire, pour les plus obtus, la solution complète. Vraie bonne idée que cette aide toujours facultative, qui permettra aux moins doués de profiter de l’histoire sans rester bloqués une heure sur une sombre histoire de traduction de caractères cyrilliques. Elle a de plus l’intelligence d’être débloquée par étapes, allant du simple indice à la solution complète, permettant à chacun d’adapter la difficulté à ses envies.

La structure même des énigmes est on ne peut plus classique : tel boîtier électrique doit être atteint avec telle gouttière qui menace de s’écrouler si on ne répare pas en trouvant tel outil… Un classicisme auquel il manque, parfois, la touche de folie qui faisait le sel des deux premiers épisodes de la série. Car si le niveau reste relativement corsé, la plupart des puzzles se caractérisent par une logique parfois un peu planplan, un peu mécanique, même si toujours bien pensée. Outre les combinaisons d’objets et autres codes secrets habituels du genre, une (minuscule) dimension d’interrogatoire a été ajoutée aux dialogues : il vous faudra plus d’une fois tirer les vers du nez d’un suspect, ou trouver la faille dans un témoignage. On reste bien loin d’un Ace Attorney : la plupart des personnages ont le défaut agaçant de vous raconter trop vite et sans trop de résistance leur vérité. Dommage, pour un jeu dont une partie de la trame implique des liaisons dangereuses et des arnaques à l’assurance, que tout le monde y semble incapable de mentir. Au regard de certaines intrigues développées dans le premier jeu (avec le personnage de Khan et ses multiples revirements d’alliance), on se sent parfois un peu trop à l’aise. Le fait qu’on ne puisse ni perdre, ni mourir contrairement aux premiers épisodes de la série ajoute à cette sensation de ne jamais être en situation d’urgence, et de pouvoir se contenter de faire n’importe quoi jusqu’à ce que ça marche. Y compris d’insulter des mafieux russes juste parce que c’est rigolo. Une fois qu’on a compris que contrairement au bon vieux temps, il n’y aura pas de Guido et Flap pour lester votre corps au fond de la Seine, un certain sentiment d’urgence et d’insécurité disparaît, au profit de chaussons un peu trop confortables, un peu trop usés. Il n’y aura d’ailleurs, hélas, guère de personnage secondaire véritablement marquant dans ce récit où chacun fait un peu de la figuration sans s’incarner tout à fait.

Les Chevaliers de Baphomeh

Les Broken Sword sont des jeux ayant toujours eu un parti-pris graphique fort. Les deux premiers épisodes voyaient des personnages en 2D évoluer dans de superbes environnements peints comme autant d’images d’Epinal. Les deux suivants tentaient de recréer la magie dans une 3D un peu approximative, peinant à égaler le maître Grim Fandango. La solution graphique choisie par Revolution Software pour cette suite est un mélange techniquement commode : intégrer des personnages modélisés dans une 3D relativement sommaire dans des décors très détaillés en 2D. Ce choix a été opéré pour obtenir un rendu à peu près égal sur toutes les plates-formes, et ne pas avoir à redessiner des sprites sur les consoles portables ou les tablettes de petit gabarit. Soit, l’argument s’entend. Le problème est que le résultat est loin d’être agréable à l’oeil. Les personnages semblent rigides, la modélisation est grossière, les visages un peu inexpressifs dès que les scènes se déroulent de près. Et à plus d’un moment, on est face à la sensation étrange que nos héros n’ont pas leur place dans ces décors, ou y sont placés de telle sorte que leur posture semble déséquilibrée, et peu naturelle.

Les Chevaliers de Baphomet 5 - paysage

Le soin apporté aux paysages traversés est remarquable

La mise en scène s’en ressent également : mis à part quelques passages faisant la transition entre des moments-clés, les personnages restent figés, se déplacent lentement, les angles de vue ne varient pas, de nombreux détails sont narrés ou racontés hors champ. Des ellipses parfois gênantes (fondu au noir et mention “quelques instants plus tard…” “après un long récit…”), donnent l’impression que Charles Cecil a ôté, faute de moyen, la mise en scène de son jeu, pour ne garder qu’une série de tableaux reliés les uns aux autres par des bouts de ficelle. Un des aspects mis en avant par la campagne Kickstarter était la présence de tableaux et de scènes supplémentaires, pour casser l’impression d’un jeu trop étriqué. Hélas, le résultat ne s’éloigne pas beaucoup de ce constat. Très linéaire, avec des scènes qui se répondent peu et des énigmes à l’étroit dans leur unité de lieu, la Malédiction du Serpent ne parvient jamais à briser l’illusion que le joueur se trouve dans un tunnel. Si on était amené à se torturer les méninges sur des choses un peu plus intéressantes que des clés de bureau à activer dans l’ordre ou, encore, des énigmes à base de chèvres énervées, on y croirait peut-être. En l’état, tout est un peu vain.

Si je semble dur ou amer, c’est que j’aime profondément les jeux d’aventure de cette époque. Mais ce style, qu’on a dit mort maintes et maintes fois, a bien évolué. Outre-Rhin, Daedalic Software a su proposer des expériences encore plus drôles et farfelues qu’à l’époque, avec un humour remis à neuf. En République Tchèque, c’est Amanita Design qui a su imposer une patte pleine de poésie. Et que dire des Visual Novel de Spike Chunsoft ou Capcom ? De Lumino City, Grey Matter, D4, Soldats Inconnus ? Alors que le jeu d’aventure a évolué dans mille directions depuis son apocalypse supposé à la fin des années 90, ce cinquième épisode des Chevaliers de Baphomet est ce grand-père attachant mais un peu réac qui choisit de nier toute forme de qualité au monde moderne pour ressasser encore et toujours de vieilles blagues qu’avec l’arrivée de la sénilité, il semble maîtriser de moins en moins bien.


Les Chevaliers de Baphomet : La Malédiction du Serpent n’est pas un mauvais jeu. Charles Cecil livre à ses backers ce qui était promis : un clone (un peu) dépoussiéré de ses Point and Click d’il y a vingt ans. Mais au-delà de ces backers et d’un public niche de nostalgiques, difficile de comprendre à qui s’adresse ce jeu honnête mais fatigué. Ce n’est pas Broken Sword qui a changé, c’est le Monde autour de lui. Pour le sixième épisode d’ores et déjà en chantier, Revolution Software devra regarder un peu moins vers le passé, et un peu plus vers la concurrence.

Les Chevaliers de Baphomet 5 – La Malédiction du Serpent

Les Chevaliers de Baphomet 5 – La Malédiction du Serpent

Les plus
  • Un scénario honnête, dans le ton des premiers épisodes
  • De vieilles pantoufles pas compliquées à chausser
  • Bon équilibrage de la difficulté
  • Des décors superbes
  • Assez long pour vous occuper une quinzaine d’heures
Les moins
  • Le peu de mise en scène donne une impression cheap
  • L’humour qui tombe à plat et le manque de fantaisie
  • La modélisation sommaire des personnages
  • Des énigmes plan-plan
  • La formule usée jusqu’à l’os.
6 10