Cher lecteur,

Ce test a failli ne jamais voir le jour. Quand j’ai entendu parler pour la première fois du projet That Dragon, Cancer, Joel était toujours vivant. Déjà à l’époque, je n’étais pas très chaud à l’idée de jouer à un jeu dont le but avoué était de vous faire partager la peine de parents face à la maladie d’un de leurs enfants. Chambre d’hôpital, traitement chimio, traitement radio, les cris, les pleurs, non merci. Ce n’est pas ce que je recherche dans les jeux vidéo.
Et puis Joel est mort.
Là, je me suis dit que si That Dragon, Cancer sortait un jour, il n’y avait vraiment aucune chance que je mette la main dessus. Je ne cours pas vraiment après les occasions de me mettre le moral à zéro.
Pourtant aujourd’hui voici le test. Alors quoi ? C’est la preuve qu’il ne faut jamais dire jamais ?

C’est plus compliqué que ça. En fait ceci n’est pas vraiment un test car That Dragon, Cancer n’est pas vraiment un jeu.

Ceci n’est pas un test

Le meilleur terme pour le décrire serait selon moi récit interactif, même si les concepteurs de That Dragon, Cancer, et en premier lieu Ryan, le père de Joel, insistent pour le qualifier de jeu.

L’idée de Ryan est que les jeux vidéo apportent une expérience cohérente au joueur dans la mesure où ils effectuent des actions, comme tuer virtuellement des monstres, qui leur procurent des résultats positifs, comme sauver une princesse. La maladie de son fils a confronté Ryan à une sorte de jeu vidéo où les règles étaient faussées. Face à la détresse et à la douleur de son enfant, il n’y avait souvent rien à faire, juste attendre que ça passe, que les pleurs cessent, que Joel s’endorme, épuisé.

De plus, Ryan raconte toujours en interview que le jeu, quelle que soit sa forme, a été pendant la courte vie de Joel le principal élément de communication entre sa famille et lui. Du fait des multiples tumeurs au cerveau qui l’ont affecté et des traitements lourds qu’il a dû subir, il ne parlait toujours pas vraiment à 5 ans.

C’est cette idée de jeu multiforme que Ryan a voulu centrale dans That Dragon, Cancer, et qui en constitue à la fois l’une des principales forces mais aussi une faiblesse qui peut être rédhibitoire pour certains joueurs.

Je m’explique.

that dragon cancer

Le jeu consiste en une quinzaine de séquences où l’on se déplace dans un environnement 3D sans beaucoup d’indications sur ce qu’on doit faire. J’ai parlé avec certaines personnes que ce parti pris a complètement refroidies. Se retrouver dans un jeu où l’on ne sait pas quoi faire est souvent le signe pour le joueur aguerri que quelque chose cloche. Et c’est parti pour la séquence frustration du joueur qui cherche désespérément un truc à faire dans le jeu, n’importe quoi, même si c’est couper du bois. C’est normal, c’est l’habitude. Pourtant, à bien y réfléchir, ce choix de gameplay est nécessaire au propos de That Dragon, Cancer, il faut l’accepter. Il n’y a rien à faire. On ne peut pas gagner dans That Dragon, Cancer. A la fin, le gosse meurt. Pas de happy end, pas de niveau caché avec des vaches ou des arcs-en-ciel. C’est vraiment très très triste et très linéaire et c’est pourquoi je préfère parler de récit interactif que de jeu.

Ryan et Amy, les parents de Joel l’expliquent très bien sur leur site. Les informations sont dispersées, il faut chercher un peu mais je vais te résumer tout ça.

D’ailleurs, je pourrais te raconter toute l’histoire, en détail, scène par scène, sans que cela prenne l’aspect d’un spoiler. Il y a une énorme différence entre parler du jeu, écrire sur le jeu et y jouer. L’impact émotionnel que That Dragon, Cancer peut avoir sur toi est sans commune mesure avec tout ce qu’on aura pu te raconter avant.

Quand l’idée est venue aux parents de Joel de faire That Dragon, Cancer, Joel était déjà très malade. On ne lui donnait que quelques semaines à vivre, pourtant il a survécu plusieurs années, malgré plusieurs tumeurs successives.

Les parents de Joel ne savaient pas encore s’ils voulaient partager leur expérience d’une façon ou d’une autre, mais ils voulaient créer quelque chose de beau. Ils ont choisi la forme du jeu vidéo à cause de la force du medium pour raconter une histoire au sein de laquelle le spectateur soit présent. Tout est dans cette phrase. Si tu choisis de lancer le jeu, tu seras présent aux côtés de Joel et de ses parents dans les différentes épreuves qu’ils ont traversées, dans la douleur mais aussi parfois dans la douceur.

dragon-cancer amy

Please put on your headphones

Une des premières choses que tu vois à l’écran quand tu lances That Dragon, Cancer, c’est le conseil de mettre un casque sur tes oreilles, pour une meilleure immersion.

Fais-le.

Le travail de Jon Hillman sur la musique et le son est tout simplement extraordinaire. Plus encore que l’image, le son te fait entrer dans l’univers de That Dragon, Cancer, qui se veut un mélange de musique, de poésie et de présence. Longtemps après avoir retiré le casque le rire d’enfant de Joel va raisonner à tes oreilles.

Pour le reste, le jeu ne répond pas vraiment aux canons du jeu vidéo au sens où on l’entend en 2016 :

  • le jeu est terminé en deux heures,
  • les possibilités de rejouabilité sont quasi-nulles,
  • l’interaction est faible,
  • l’interface est approximative,
  • les problèmes de caméra sont nombreux.

On pourrait encore continuer la liste mais tu as compris l’essentiel cher lecteur. On est très loin d’un bijou du jeu indépendant, avec une conception à la Phil Fish, Jon Blow ou Ed MacMillen. Encore une fois, pour moi, l’explication tient au fait que ce n’est pas vraiment un jeu mais plutôt un récit interactif. Je n’ai pas encore évoqué l’image, qui est d’ailleurs plutôt jolie, avec une modélisation des personnages en low poly particulièrement réussie de mon point de vue. Après, il y a débat. Certains critiquent le fait que Joel est représenté sans visage et trouvent ce choix dérangeant. Ryan explique que c’est d’abord d’une contrainte technique, son équipe et lui n’ayant pas les compétences en programmation suffisantes pour avoir une animation 3D plus précise. Ils ont essayé de donner un visage plus détaillé à Joel mais le résultat n’était pas satisfaisant.

No, it’s not good

La grammaire visuelle de That Dragon, Cancer est bien celle du cinéma ou du film d’animation. Le découpage est effectué en scènes d’inégales longueurs. Elles ont pourtant chacune pour objectif de présenter un moment important de l’histoire, que ce soit des jeux au parc qui nous permettent de ressentir à quel point Joel aimait jouer et à quel point il pouvait être plein de vie… Ou d’autres moments comme celui où Ryan et Amy apprennent que c’est fini, qu’il n’y a plus d’espoir de guérison, que Joel va mourir. Ils sont dans une pièce, assis et ils apprennent la terrible nouvelle. Une fois encore, la scène est traitée sous l’angle du jeu, ou plutôt du jouet. C’est un « spin n’ say », un jouet assez simple qui permet aux enfants de reconnaître les cris d’animaux, qui est ici détourné. Les animaux sont remplacés dans le jouet par les personnages de la scène, Amy, Ryan, un médecin et une infirmière. En sélectionnant le visage de Ryan par exemple, tu as accès à ce qu’il se souvient avoir pensé au moment où il a appris la nouvelle. Ryan insiste beaucoup sur le point de vue du joueur dans cette scène lorsqu’il en parle. Est-ce que le joueur doit être derrière la porte, voir la scène par l’entrebâillement, comme un étranger ? Est-ce qu’il doit avoir une vue en contre-plongée, comme une mouche sur le plafond ? Non, il est assis sur le canapé à côté d’Amy et Ryan, à la place qu’occupait Joel dans la scène quelques instants plus tôt. Tout ça, le cinéma l’a déjà fait, et continuera à le faire. Mais l’impact du jeu vidéo, en plaçant le joueur  au coeur de l’action est, je le pense, beaucoup plus important et troublant.

that dragon cancer

Quand la réalisation est faite avec talent, et c’est le cas ici, les émotions passent même avec une très grande économie de moyens. Le jeu n’a pas besoin d’en faire des tonnes, d’être larmoyant et plein de bons sentiments, pour que le joueur ressente le mélange de tristesse et de joie qui a animé les personnes qui ont travaillé sur le projet. Alors bien sûr, il y a la barrière de la langue. Pour des raisons financières évidentes, That Dragon, Cancer n’est disponible qu’en anglais. Il ne sera pas localisé en d’autres langues. Les dialogues prennent une part importante. Ils sont cependant retranscrits à l’écran sous forme d’incrustation, ce qui fait qu’il est quand même relativement facile de suivre l’histoire, même avec un niveau en anglais assez basique.

Au delà de l’impact émotionnel qu’il peut avoir, That Dragon, Cancer pose des questions difficiles aujourd’hui. Je veux parler de la vie numérique après la mort. C’est un débat assez largement engagé, avec la position des différents réseaux sociaux qui est déjà stabilisée. Facebook propose notamment des pages dédiées au souvenir des défunts. Patrick Stokes  réfléchit à ces questions depuis pas mal de temps. Il observe que des gens ont continué à interagir avec des pages Facebook de personnes décédées. Tout se passe comme si l’identité sociale des individus leur survit d’une certaine manière. Pour Stokes, ces pages peuvent aider au deuil en contribuant à rappeler la présence distinctive de la personne décédée.

Et ça, c’est aujourd’hui. Je pense que la prochaine étape pourrait être la multiplication de récits interactifs tels que That Dragon, Cancer. Avec une baisse significative des coûts de production de ce type de média, c’est quelque chose à garder à l’esprit. Et qui recèle quelque chose d’effrayant aussi. Garder le souvenir d’un défunt sous la forme de séquences en 3D, d’enregistrement de sa voix et de témoignages de ses proches. Le tout scénarisé avec la possibilité d’interactions dans le récit, comme c’est le cas pour That Dragon, Cancer. Est-ce un pas en direction d’une industrie du souvenir numérique ? A tout bien y réfléchir, je ne pense pas que ce phénomène, s’il apparaît, aura tendance à se développer. Cela me rappelle la mode de la photo postmortem qui a fleuri au 19ème siècle avant d’heureusement tomber dans l’oubli (pour que tu aies une idée de ce que c’était, je peux mettre un lien vers un article de blog, mais réfléchis avant de cliquer, ça peut être dérangeant).

Faith

Ryan et Amy sont croyants, pratiquants et une partie de That Dragon, Cancer est en rapport avec leur foi et la religion. A la mort de Joel, une séquence se déroule dans une église. Je trouve ça normal. Les parents de Joel disent que leur foi les a aidés dans les épreuves qu’ils ont dû surmonter. Pourquoi certains sont dérangés par cette séquence ? Davantage que la séquence où Joel hurle de douleur à s’en arracher les poumons ? Oui, davantage. C’est pour moi un mystère. Si cette séquence te choque pose-toi juste une question. Le jeu aurait-il pu voir le jour si Ryan et Amy n’avaient pas été mus par cette foi ?

Pour ma part, je suis incapable de donner une note à ce jeu. Pourtant j’attache de l’importance à la note et je pensais qu’il était important de tout pouvoir noter. Je ne trouve pas non plus pertinent de mettre des points positifs ou négatifs dans la case réservée à cet effet. J’ai lu qu’on comparait ce jeu à Cart Life ou Depression Quest. Je n’ai pas joué à ces jeux et j’aurais du mal à me prononcer. Pour ma part, j’avancerais plutôt un parallèle avec Paper’s Please ou This War Of Mine, pour l’écarter aussitôt. Dans les deux cas, on est bien  face à un jeu où l’on se retrouve face à de mauvaises solutions et des choix moraux discutables. Il ne s’agit pas de gagner, on ne peut que perdre. Mais il y a une différence qui écarte tout parallèle. That Dragon, Cancer est le récit d’une expérience personnelle. C’est un témoignage, ce n’est pas une fiction. Il faut avoir ça à l’esprit pour être touché par le jeu. Sinon, ça ne fonctionne pas.

Alors au final, est-ce que je recommande ce jeu ? Bien évidemment que non, ça m’est tout à fait impossible de dire à quelqu’un de lancer That Dragon, Cancer et de passer deux heures devant. Par contre je ne regrette absolument pas d’y avoir joué et d’être allé jusqu’au bout de l’histoire.

Car il s’appelait Joel, c’était un adorable petit garçon, et il est mort avant d’atteindre ses six ans. That Dragon, Cancer est sorti le 12 janvier 2016, jour de son anniversaire.

 

 

 

That Dragon Cancer

That Dragon Cancer