jonathan-blow-the-witness-game-wallpaper

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, The Witness est un chef-d’œuvre.

Et je pèse mes mots. Donc cher lecteur à partir de maintenant, ça va être très simple. Tu arrêtes tout ce que tu es en train de faire. Tout. Tu te mets au calme avec des rations de survie et de l’eau (ou des chips et de la bière, c’est toi qui vois selon tes coutumes). Tu cliques ici pour acheter le jeu. Ou tu vas sur le store de ta PS4, c’est comme tu veux. Les autres plate-formes (IOS notamment) seront disponibles plus tard mais tu ne peux pas attendre, crois-moi.

C’est bon ? On est bien ? Check, check, ok. Tu peux à présent terminer la lecture de ce test le temps que The Witness se télécharge et s’installe (oui c’est magique, j’ai calibré la longueur du test pour qu’elle coïncide avec la durée d’installation du jeu, ça t’épate, hein ?). Si tu n’as pas les 36,99 euros nécessaires pour l’achat du jeu tu demandes à un ami (non, non, pas moi, t’oublies). Si tes amis sont fauchés aussi alors tu fais comme moi, tu fais toc toc chez tes voisins et tu leur revends le calendrier des pompiers (pas besoin t’as google agenda) et le contenu de ton frigo (tu mangeras une autre fois, la diète c’est bon pour ce que t’as).

Comment en est-on arrivé là ? Avec The Witness j’y allais pourtant à reculons. D’abord parce que les jeux d’énigme à la Myst c’est pas vraiment ma tasse de thé, je préfère les jeux avec des headshots bien gras. Si j’ai envie de faire un puzzle, je sors une grosse boîte du dessus de l’étagère et je commence à assembler les pièces, je fais pas des clics clics sur un écran pendant des heures, tu comprends ?

witness64_d3d11 2016-01-27 13-03-24

Personnellement, j’ai toujours trouvé que les meilleurs casse-tête sont ceux qui permettent d’avoir un rapport physique avec l’énigme. Il y a une intelligence des mains. Si. Elles tournent, retournent, triturent, secouent, puis balancent contre le mur d’un geste rageur l’objet de toutes les frustrations. Donc elles participent au processus de réflexion dans les puzzles. Alors que dans un jeu vidéo tu n’as (pour l’instant), que tes yeux pour jouer (oui, et tes oreilles aussi, ok, mais cesse de m’interrompre). pour cette raison je ne guettais pas l’arrivée d’un nouveau puzzle game avec une impatience folle.

L’autre raison pour laquelle je regardais The Witness d’un œil méfiant c’est que je commence à connaître le gars qui a fait le jeu, Jonathan Blow. Pas personnellement, hein, je n’ai jamais croisé le monsieur. Mais j’ai un peu joué avec sa précédente création, Braid. Nos amis Anglais ont un très joli terme pour décrire ce type de jeu. Ils appellent ça de façon fort poétique un mindfuck game.

Braid a vraiment porté à un très haut niveau le mindfuck game, en développant des concepts qui n’avaient encore été qu’effleurés dans le jeu vidéo. Avec à chaque fois l’idée que le jeu va t’apprendre à jouer et te faire découvrir de nouvelles façons d’évoluer dans le jeu, t’obliger à penser différemment pour résoudre les énigmes.

C’est un peu comme si Jonathan Blow était un tout petit monsieur qui pouvait entrer dans ton crâne par une de tes oreilles, et en ressortir par l’autre en saccageant tout au passage. Ou alors est-ce l’inverse ? C’est toi que le jeu fait entrer dans l’esprit tourmenté de son créateur ? Nevermind. En tout cas, c’est une expérience très intéressante. C’est très stimulant mais troublant également. Bref, on ne ressort pas de Braid indemne, et je ne pouvais m’empêcher d’avoir un peu d’appréhension à l’idée de tomber avec The Witness sur un jeu de la même veine, qui allait à nouveau me retourner le cerveau.

Braid est sorti en 2006, nous sommes en 2016… et pendant une grande partie de cette décennie Jonathan Blow s’est consacré à la conception et la réalisation de The Witness. Avec des hauts, avec des bas, et pas mal de retards. Généralement, pour un créateur, c’est le symptôme qu’on s’est attelé à un projet trop ambitieux, qui nous dépasse, et qu’à la fin ça va être une grosse déception pour tout le monde.

Donc je sentais, avec le flair qui me caractérise, que son projet allait méchamment se casser la gueule. Comme je suis à fond dans l’anticipation et l’optimisation sous contrainte j’avais même déjà prévu de mettre 3 au jeu et de l’affubler d’un titre sans équivoque : « The Witness – You know nothing John Blow » ; ça claquait bien, j’étais content. Pour le corps du texte, service minimum, j’aurais raconté mes vacances dans le massif central et mes courses le dimanche à shoppi et personne n’y aurait vu que du feu.

witness64_d3d11 2016-01-27 13-04-24

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais quelque chose m’a mis la puce à l’oreille. Certaines personnes avaient pu mettre la main sur The Witness un peu avant sa sortie. Et depuis, plus aucun signe de vie, rien, nada. Ceux qui, parmi leurs followers twitters, s’inquiétaient de ce silence, lancèrent quelques « How ‘re ya doin dude ? » guillerets. La réponse, quand elle finissait par venir, était invariablement la même : « Stop with your f… tweets you f… motherf…, I’m f… playing right now » (j’ai biffé une partie des mots parce que la censure est impitoyable à Cooldown, mais tu comprends le sens général je pense). Quelques unfollows plus tard le mystère restait donc entier sur The Witness.

C’est donc dans un état de grande fébrilité que j’ai pressé le bouton « commencer ».

Cher lecteur, soyons très clairs. Je n’ai absolument pas l’intention de te priver du plaisir de la découverte de ce jeu. Je vais donc en dire très peu sur le contenu même de The Witness, même si ça me brûle les lèvres.

Je me cantonnerai à parler de ce que la cinématique de lancement nous laisse entrevoir, mais pour le reste, il faut vraiment que tu en fasses l’expérience toi même, c’est nécessaire. Sinon tu vas le regretter, pleurer, et te mettre à picoler. Et je ne veux pas que ça t’arrive.

Donc pour mémoire voici la cinématique :

Franchement, pour les raisons évoquées supra, la cinématique m’avait vachement refroidi.

Ce qui choque de prime abord, c’est la direction artistique. C’est très coloré, très beau et très diversifié, pourtant ça donne paradoxalement une impression de froideur, d’artificiel et d’inachevé.

On a l’impression de se retrouver  dans un film avec des images de synthèse d’il y a vingt ans au moins, avec ce côté décalé, lisse et figé qui ne fait pas du tout naturel. Il manque la saleté, l’aléatoire, le chaos, la vie quoi.

Mais c’est la direction artistique donnée au jeu et rapidement on se dit qu’il ne faut surtout pas la changer. Il y a une place pour chaque chose et chaque chose a sa place. Souvent on se prend à penser que la moindre pétale de fleur a été mise précisément à un endroit pour une raison bien spécifique et qu’elle a un rôle à jouer dans la résolution de l’une des 677 énigmes du jeu. Et c’est parfois le cas. Il arrive qu’une branche d’arbre, vue sous un certain angle, donne le chemin pour tracer la résolution d’une énigme…

Car il s’agit bien de ça. De tracés. Encore et encore. La forme change parfois mais l’énigme est le plus souvent une plaque de forme carrée. Des symboles y figurent, et il faut tracer un chemin entre une partie de la plaque et une autre. Si on fait le bon tracé « quelque chose » se produit. Une porte s’ouvre, une lumière s’allume… C’est tout. Dis comme ça, ce n’est pas très glamour et on peut se demander pourquoi le jeu a pris dix ans avant de sortir, non ?

Mais ça suffit pour en faire un jeu d’exception. The Witness part de concepts extrêmement simples pour les développer de façon virtuose. Au bout de quelques minutes de jeu, un adjectif n’arrêtait pas de trotter dans ma tête. « Enfantin ». Mais pas dans le sens où le jeu est facile, sans difficulté, non, non, hahaha. Enfantin dans le sens où l’on retrouve avec The Witness la joie des jeux de l’enfance, ceux où chaque pas est une découverte, une petite victoire. Comme dans Braid, le jeu dialogue de façon très pédagogique avec le joueur, lui montre un concept, puis le fait travailler, réfléchir, avant de lui montrer le concept suivant. Et ensuite le jeu devient sadique en mixant plusieurs concepts et on a juste envie de mourir. Puis on trouve la solution, et là c’est le bonheur. Enfantin, je te dis.

Les ambiances sonores sont très sympas, mais il y a toujours ce décalage induit par la direction artistique. Tu marches sur du sable, tu entends les grains crisser sous tes pieds. Tu marches sur un pont en métal, tu entends l’écho de tes pas. Pas de problème. Mais dans les deux cas tu as l’impression de te déplacer avec des patins sur un parquet ciré, comme quand tu vas rendre visite le dimanche à tata Aglaé. C’est rigolo cinq minutes mais au bout d’un certain temps, ça gonfle. Heureusement les énigmes occupent suffisamment ton esprit pour que tu ne t’occupes plus de tes patins aux pieds. Pour certains déplacements, c’est aussi un peu agaçant. On est dans un faux open world. Tu ne peux pas aller partout, loin s’en faut. Tu es sur un petit muret ? Tu restes sur le petit muret. Si tu veux en descendre tu ne sautes pas, tu fais le tour et tu passes par le petit escalier, mon bonhomme. Enfantin mais un tantinet casse-bonbon si tu vois ce que je veux dire, la pédagogie a ses limites. Pour clore ce paragraphe sur les quelques rares points négatifs, mentionnons la vitesse de déplacement qui oscille entre lent et très lent. Ami des FPS nerveux, prépare ta boite de calmants.

Dans The Witness, on explore une île abandonnée. Il y a des mystères, il y a des ruines, et tout est figé dans un calme assez reposant. Du coup, on a accès à beaucoup d’endroits et d’énigmes dès le début du jeu. Un des grands plaisirs est d’arriver près d’une énigme, de tourner autour, de ne rien comprendre et de se dire que ce n’est pas grave. Il manque encore une pièce à notre puzzle mental pour résoudre l’énigme. Mais ça viendra plus tard, on a le temps. On va plus loin à la recherche de la mécanique qui nous fait défaut, et tout à coup le déclic se fait. Vite (façon de parler), on retourne à l’énigme qu’on ne comprenait pas quelques minutes (heures ?) plus tôt. Et après une petite danse de la victoire, on peut continuer. Ce qui est fabuleux avec ce jeu, c’est qu’on a réellement l’impression d’apprendre une nouvelle langue, faite de dessins, de symboles, de tracés étranges. Elle nous laisse découvrir sa grammaire, ses exceptions et ses cas particuliers. Au bout de quelques temps on la trouve belle et elle nous semble naturelle.

Tu sais ce qu’on dit, cher lecteur, il paraît qu’on n’utilise que 10 % des capacités de notre cerveau. Oui, je sais, ce chiffre ne veut rien dire. C’est comme rappeler que je partage plus de 98% de mon ADN avec un chimpanzé. Ne rigole pas, toi aussi. Mais j’ai pensé à ce chiffre quand je jouais à The Witness. Entendons nous bien. Je ne veux pas dire que ce jeu te rendra plus intelligent, ce serait stupide. Par contre il va te proposer des choses que ton cerveau n’est pas censé faire en temps normal et ça c’est rigolo. Comme imaginer un tracé en miroir invisible ou réfléchir avec des couleurs différentes de celles que voient tes yeux. Tu ne comprends pas ? C’est normal. Mais tu penseras à moi quand ça t’arrivera. Pour l’anecdote, quand je me suis retrouvé à résoudre des énigmes dans la maison flashy, je me suis rendu compte au bout d’un certain temps que j’étais en train de répéter assez fort en boucle « bla, ble, bli, blo blu, bla blo » devant mon écran. Flippant, non ? C’est le mindfuck à l’état pur ce jeu.

La nuit a été courte entre la sortie hier soir de The Witness et la rédaction de ce test, et, crois-moi, j’ai été contraint de me faire violence pour le rédiger, tant j’avais envie de continuer à jouer et résoudre des énigmes. J’en suis pour l’instant à un gros laser débloqué, et le deuxième ne devrait pas tarder, mais il y a encore beaucoup à faire avant de terminer le jeu.

Mais alors tu vas te dire à juste titre : « Quoi ? Il publie le test alors qu’il a juste passé une nuit dessus et qu’il l’a même pas fini ? Mais s’il se trompait et que ce jeu s’avérait être une grosse daube après quelques heures de jeu, avec un final tout pourri ? ». Et oui, mais c’est trop tard, il fallait y penser avant ; maintenant t’as appuyé sur le bouton « acheter » sur mes bons conseils, faut assumer cher lecteur. Mais ne t’inquiète pas. Tout est sous contrôle. Mon flair légendaire me dit que The Witness est bien le chef-d’oeuvre que j’ai senti. Quoi ? Le même flair qui me faisait penser il y a peu que The Witness allait se ramasser un 3 au test ? Oui, bien sûr, pourquoi cette question ?

Je ne peux pas conclure ce test sans quelques mots bien poncifiants sur le jeu indépendant. Tant qu’il y aura des jeux comme The Witness et des créateurs comme Jonathan Blow il y aura une place pour le jeu indépendant que les grands studios ne pourront approcher. Franchement, quel gros studio aurait mobilisé plusieurs millions de dollars pour développer un jeu qui ressemble de loin à un croisement entre Myst et Tétris ? La réponse est dans la question. pourtant The Witness rassemble à bien des égards ce qui fait le meilleur du jeu vidéo, un univers merveilleux, des outils d’apprentissage très efficaces et un plaisir sans cesse renouvelé. Franchement, je ne vois pas pourquoi on pourrait passer à côté de ce jeu en ce début d’année 2016.

Mon dernier conseil avant de te laisser jouer à The Witness : pense à t’hydrater régulièrement.

PS : sérieusement, t’as cru que j’avais calibré la longueur du test pour qu’elle coïncide avec la durée d’installation du jeu ? Grand naïf, va. Allez allez, y a un super jeu à commencer, qu’est-ce que t’attends ?

PPS : Avis aux speedrunners. Jonathan Blow a fait le jeu d’une traite en 6h20, c’est le record à battre. Qui s’y colle ?

witness64_d3d11 2016-01-27 13-03-56

The Witness

The Witness

Les plus
  • c'est beau,
  • ça tourne nickel,
  • ça procure beaucoup de joie,
  • ça va faire date dans l'histoire du jeu vidéo.
Les moins
  • on est assez loin d'un vrai open world,
  • parfois agaçant de faire un gros détour à cause d'un muret de 30 cm de haut,
  • le jeu propose deux vitesses de déplacement : "lent" et "escargot".
9 10